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Je reviens du Hajj

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Le téléphone de mon ami Walid M. était désespérément silencieux. J'ai essayé de l'appeler à plusieurs reprises sans succès. Je me suis dit qu'il était certainement à l'étranger. Mais le silence était assez long pour quelqu'un qui a de grandes responsabilités professionnelles. Et puis le mois d'octobre n'est pas celui des vacances pour justifier une longue absence. Toujours est-il, j'ai pris mon mal en patience en attendant le retour de l'ami perdu.

Puis un beau matin l'ami m'appelle et je lui dis que j'étais inquiet sur son absence. Non pas que je le savais une cible des sbires d'Abou Iadh. Il n'empêche que ce long silence et cette absence soudaine pour quelqu'un de très organisé et qui planifiait bien à l'avance ses déplacements à l'étranger m'intriguait. Il m'a répondu de l'autre bout du fil avec un grand éclat de rire que tout allait bien et que je ne devinerai jamais d'où il revenait. Au bout de quelques essais infructueux de ma part pour déterminer l'endroit de sa vadrouille, il m'a dit "je reviens du hajj et j'en suis très heureux".

J'étais perplexe car je ne pouvais pas imaginer qu'on pouvait aller au pèlerinage aussi simplement et surtout sans l'avoir planifié bien longtemps à l'avance. J'étais d'autant plus étonné que l'actualité avait été marqué ces derniers jours par les problèmes liés à quelques centaines de Tunisiens munis de passeports de différents pays africains et que les autorités saoudiennes ne voulaient pas accueillir.

Empêché d'aller à la rencontre du maître des cieux, ces citoyens malheureux avaient entamé un sit-in, devenu depuis la révolution un sport national que les Tunisiens pouvaient entamer pour un oui ou pour un non, pour exiger l'intervention des maîtres du monde d'en bas. Une attitude qui ne fait d'ailleurs que renforcer mon étonnement sur le rapport entre le Tunisien et ses gouvernants. Car voilà un peuple qui dans une grande majorité refuse de se soumettre à l'Etat et à ses règles minimales pour assurer notre vivre ensemble. Mais, dès qu'il fait face d'une crise qui est parfois de son fait, notamment en donnant l'économie de sa vie à des truands en herbe de la finance ou cette idée saugrenue de prendre un passeport africain pour mettre dessus un visa du pays des protecteurs des lieux saints, c'est au gouvernement et aux autorités de l'Etat qu'on s'adresse pour exiger qu'ils règlent ses sottises.

Toujours est-il que j'ai dit à mon ami que je ne comprenais pas comment il a pu disposer de toutes les autorisations administratives en si peu de temps pour se rendre au pèlerinage. Mais, plus que ses préoccupations administratives, ce qui m'intéressais était bien évidemment l'expérience vécue et la quête spirituelle de mon ami. Car je savais mon ami profondément croyant, mais une croyance et une adhésion qui se sont toujours rattaché à une grande ouverture de la religion sur le monde et ses nouveaux défis. Mon ami ne ratait pour rien au monde la prière du vendredi et vivait cette journée de manière très intense en en faisant un grand moment de recueillement et de méditation. Il en va de même pour le mois de Ramadan, où le jeûne est vécu de manière ardente entre spiritualité, méditation, piété et dévotion. Mais cette pratique religieuse n'a jamais pris les contours d'un engagement politique et s'est toujours limitée à la ferveur individuelle et faisant de la religion un rapport passionné entre l'immanence et le monde radieux de la transcendance.

Puis j'ai rencontré mon ami, et cette rencontre nous a donné l'occasion de revenir de manière un peu plus longue sur son hajj et sur son rapport à la religion. Il m'a expliqué son engagement soufi et surtout son appartenance à la tarika Chaddhlya. Une congrégation qui a plus de huit siècles d'histoire et dont le père fondateur Abul Hassen Chadhly est chéri un peu partout au Maghreb et ailleurs. Ses disciples ont maintenu sa tradition vivace et ont poursuivi son message dans le monde islamique. Un message qui s'inscrit dans la tradition sunnite mais qui s'éloigne des dogmes pour développer une tradition ouverte, prenant en compte l'évolution du monde afin de faire de la religion un guide spirituel qui permette aux individus de nourrir leurs actions par les idéaux de paix, de partage et de respect de l'autre. Par ailleurs, ce message a mis l'accent sur ce rapport chaleureux et cette relation charnelle entre l'individu et l'Autre, notamment à travers les cercles de Dikhr. Un message qui a fortement contribué à fonder notre tunisianité et à donner à l'Islam le vécu et la profondeur historique et sociologique de notre peuple.

Mon ami était un disciple depuis de longues années du grand maître. Il m'a expliqué que sa tarika ne s'arrête pas au Maghreb mais qu'elle traverse tout le monde arabe et que certains disciples se trouvent aussi un peu partout dans le monde. Il m'a informé que les héritiers du message spirituel du grand maître continuent également à exister dans les lieux saints, en dépit de la guerre sans merci que leur ont livré les wahhabites, lesquels ont cherché à interdire leurs pratiques qu'ils considèrent comme anti-islamiques. En dépit de cet ostracisme sanguinaire, certaines familles mecquoises et médinoises ont réussi à résister à la tradition rugueuse et orthodoxe des bédouins de Nejd. Ce sont ces familles qui continuent à inviter leurs amis un peu partout dans le monde pour partager leur ferveur durant le hajj.

Mon ami a fait partie de ses heureux élus invités par les familles mecquoises. Il a pu séjourner tout au long du pèlerinage, comme tous les invités, dans les maisons de ces familles. Il a pu mesurer durant cet accueil l'élégance et la grande finesse de ces grandes familles. Il a pu également voir les difficultés de des disciples à maintenir le message d'ouverture du grand maître. Ils ont surtout pu vivre ensemble ce grand moment de communion et de ferveur. Mon ami a passé son temps entre respect des rites du pèlerinage, grands moments de Dhikr le soir et discussions sur la tradition du grand maître sur la nécessité d'ouvrir le grand message divin à notre temporalité et d'en faire un message de paix, de fraternité et de modernité.

Mon ami était revenu heureux de ce grand moment de partage et de communion. Sa chaleur était communicative et rendait le message du maître Abul Hassen Chadhly sur ce rapport paisible, chaleureux et ouvert avec le message divin plus que jamais pertinent dans ce monde de turbulences.

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