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El Gort ou les voix des révoltes à venir

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Depuis sa sortie en 2013, le documentaire de Hamza Ouni ne cesse de défrayer la chronique et d'attirer l'attention des critiques, grâce aux prix et consécrations obtenus dans de grands festivals internationaux.

Ainsi, en novembre 2013, le metteur en scène a obtenu le prix du meilleur réalisateur de documentaire lors du Festival international du film d'Abu Dhabi. Plus récemment, il a eu le Tanit de bronze lors de la 25ième édition des JCC.

Par ailleurs, depuis sa sortie commerciale dans les salles au début du mois de février 2014, ce documentaire suscite un grand intérêt de la part des critiques comme du grand public. Un intérêt d'autant plus important qu'on est en présence du premier long métrage de Hamza Ouni.

Né à El Mohammedia en 1975, ce jeune metteur en scène a été formé à l'Institut Maghrébin de Cinéma avant de poursuivre sa formation à l'Ecole des Arts et du Cinéma à Tunis et de se spécialiser dans l'écriture de scénario et la réalisation.

Ainsi, il fera ses premières armes dans différents ateliers d'écriture avec des metteurs en scène confirmés. Ensuite il se lancera dans l'écriture de son premier long métrage qui lui prendra près de cinq ans de tournage, de 2007 à 2012. Sa ville natale lui fournit le thème de ce premier long métrage qui s'intéresse aux commerçants de foin. Le metteur en scène va suivre sur plusieurs années quelques jeunes de la région qui survivent de ce commerce.

La caméra les suit tous les jours et se rapproche au plus proche d'eux jusqu'à leur coller à la peau pour saisir leurs réactions, leurs regards et jusqu'aux plus intimes de leurs gestes. Un important travail d'introspection qui permet de ressortir les espoirs, les joies mais surtout le désespoir et le cri poignant d'une jeunesse en détresse.

Certes, la qualité de l'image et les plans ne sont pas toujours de haute facture. Le metteur en scène a aussi pris le parti de privilégier les matins brumeux, les paysages boueux et les nuits sombres comme pour nous rappeler la situation obscure de cette jeunesse. Mais, ce ne sont pas les prouesses techniques qui resteront de ce documentaire coup de poing.

C'est plutôt son message et cette force du désespoir qui se dégage des propos des principaux personnages, Khairi et Wachwacha.

Les échanges portent d'abord sur le commerce de foin. Les propos échangés nous permettent de comprendre en quelques mots la misère qui règne dans ce secteur et nous donnent des raisons d'être un peu plus compréhensif vis-à-vis de ces camions qui peinent à avancer sur nos routes et donnent l'impression à chaque instant qu'ils vont se renverser sous le poids des bottes de foin.

On comprend par allusion que ce sont les grands paysans et les grands commerçants qui disposent d'immenses hangars de stockage qui monopolisent le secteur et ses gains laissant le reste de la chaîne à la misère.

Les intermédiaires et autres commerçants sillonnent alors le pays pour espérer gagner des revenus miséreux auprès de paysans obligés d'acheter le foin pour faire face à la sécheresse dans nos campagnes et permettre à leurs rares bêtes de patienter jusqu'au retour de la pluie.

Mais, progressivement et par petites touches, nos personnages s'éloignent du foin pour parler de leurs espoirs. Et, c'est là où le film devient poignant et le message bouleversant.

Ainsi, commencent-ils à évoquer leur quotidien, des journées sans fin au milieu des bottes de foin pour des salaires de misère qui leurs permettent à peine de survivre. Une misère quotidienne à mille lieux de leurs espoirs et de leurs rêves. Pourtant, les rêves sont simples, juste une vie décente qu'ils ne parviennent pas à satisfaire. Ces échecs nourrissent un désespoir et un abattement d'une violence inouïe. Une violence qui marque leurs propos et leurs échanges et qui se prolonge jusqu'à leurs rapports physiques où les personnages en viennent souvent aux mains.

Et, la révolte atteint son paroxysme lorsque l'un des personnages parvient à rejeter son appartenance au pays. Les rêves déçus et les espoirs enterrés sont derrière ce refus d'identification à une Nation incapable de répondre à leur quête d'avenir.

Et, nos personnages d'évoquer leurs expériences d'immigration clandestine au risque de leurs vies. Des tentatives qu'ils reprendront en dépit des échecs et des dangers pour échapper à leur détresse quotidienne.

Même leurs histoires d'amour sont empreintes de tristesse et de chagrin où l'autre ne parvient pas à leur procurer la joie et la gaieté. Ces rencontres qui se résument à des échanges furtifs incapables d'apporter une lueur d'espoir dans cette grisaille ambiante.

Le documentaire de Hamza Ouni est marqué par une peine et une désolation d'une rare intensité. Les seuls moments de joie et de plaisir sont lorsqu'ils se retrouvent en fin de semaine pour leurs beuveries sur les bords de route. Ils s'y préparent en prenant la peine de prendre leurs douches et de passer par le coiffeur.

Comme s'ils se préparaient pour le seul moment qui vaille d'être fêté celui d'échapper au quotidien. Mais, même en pleine joie et enchantement, la mélancolie et le déchirement reprennent leurs droits et finissent par anéantir ces moments festifs.

Et, la révolution n'échappe pas au regard ravageur de nos personnages ni à leur critique dévastatrice. Les espoirs et les rêves non exhaussés reviennent. Leur patience est à bout et ils ne comprennent pas que leur angoisse n'ait pas le statut d'urgence absolue.

Et, ils n'hésitent pas à remettre en cause une démocratie qui ne parvient pas à leur rendre un brin d'espérance. C'est ce désespoir qui pousse l'un des personnages du film à passer à l'acte final et à tenter de mettre fin à ses jours. Khairi échappe à la mort, mais par cet acte désespéré, il a réussi à montrer l'ampleur de la détresse et de la dévastation.

"El Gort" de Hamza Ouni est un témoignage poignant d'une jeunesse en plein tourment. Son intérêt est d'avoir su porter à l'écran la force de ce désespoir et les voix de la désillusion.

Des déconvenues qui sont au cœur des révoltes post-révolution de Siliana à Kasserine en passant par Dhiba et bien d'autres régions. Une réponse économique et sociale n'aura jamais été aussi urgente pour sortir de ce désenchantement post-révolutionnaire et désamorcer les révoltes à venir.

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