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Ce qu'aurait dit Nelson Mandela aux pays du Printemps arabe

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Le programme du Sommet France-Afrique des 6 et 7 décembre auquel j'assistais à Paris a été totalement bouleversé pour rendre hommage à Mandela, dont la disparition était survenue la veille. Le Président François Hollande, le Secrétaire Général des Nations-Unies Ban Ki-Moon et d'autres chefs d'Etats africains ont pris la parole pour rendre un hommage unanime à celui qui depuis des années symbolise l'humain dans ce qu'il a de plus noble. Nelson Mandela, même s'il a incarné la lutte contre le système racial le plus abject du monde, a dépassé depuis longtemps la cause des peuples noirs dans la lutte contre l'apartheid et le racisme pour devenir l'icône de la lutte de l'humain contre l'injustice et l'oppression.

S'inspirer des enseignements de ce grand homme

Il y a quelques jours j'étais en Afrique du Sud et, avec des amis maghrébins, on a tenu à visiter Soweto et à nous rendre à la maison de Nelson Mandela. C'est une petite maisonnette en plein cœur du quartier noir, que Nelson Mandela avait occupée pendant plusieurs années. Il y a connu ses années d'amour heureux avec Winnie. Il y a eu aussi ses enfants qui ont grandi avec lui dans cette maisonnette coquette. C'est là aussi qu'il gardait ses tenues d'entrainement de boxe, qu'il pratiquait à ses heures perdues. Mais c'est également là qu'il a commencé à recevoir ses camarades de l'ANC depuis le début des années 1950 pour préparer ce qui sera la lutte la plus âpre de l'humain pour sa dignité. Une maison symbole que Mandela a retrouvée à sa sortie de prison mais qui est devenue rapidement un musée que des millions de visiteurs viennent visiter pour rendre hommage au père de la nation, comme on l'appelle en Afrique du Sud.

La multiplication des hommages en provenance du monde entier, des leaders comme le président Barack Obama, de tous les chefs d'Etats européens, des partis politiques, des associations de la société civile et de gens simples à travers le monde montre l'universalité de cette icône de la liberté et de la lutte contre l'asservissement. Et tous les peuples du monde trouvent dans les combats politiques de Madiba une source d'inspiration et d'espoir pour leurs batailles et leurs luttes.

Nos pays du printemps arabe doivent également s'inspirer des enseignements de ce grand homme pour poursuivre notre mobilisation et nos combats, pour entrer notre ère dans la normalité de l'universel démocratique et faire taire définitivement l'orientalisme, persuadé depuis les premières rencontres entre l'Orient et l'Occident que l'arabe comme l'africain ne peut se défaire de sa bestialité et de sa cruauté et ne peut construire une civilité ouverte sur l'Autre.

La détermination et l'obstination

Le premier des enseignements de la vie de lutte de Mandela, c'est l'âpreté et la détermination dans son combat contre un régime qui, dans la continuité des régimes fascistes et nazis en Europe, avait fait de la supériorité de certains et de l'infériorité des autres son fondement idéologique. La lutte implacable contre cette forme suprême d'injustice et d'oppression lui a valu de longues années de privations et d'emprisonnement, qui ont fait de lui le plus vieux prisonnier politique de la planète. De son premier procès en 1955 pour trahison à sa condamnation à la prison à vie en 1964, Nelson Mandela n'a jamais faibli et a fait preuve d'une détermination sans faille jusqu'à sa libération le 11 février 1990. Cette vie de combat, son opiniâtreté et sa fermeté dans la défense des principes de justice et d'égalité en ont fait une icône et un symbole pour tous les peuples en lutte pour leur liberté.

Le premier message de Madiba aux peuples du printemps aurait été celui de la détermination et l'obstination dans la lutte pour la liberté. Ce message a été reçu par deux générations de combattants arabes. La première est celle qui, comme Mandela, s'est battue pour l'indépendance et la fin de la colonisation. De Bourguiba à Nasser et de Boumediene à Arafat, cette première génération de combattants arabes pour la liberté a fait preuve de ténacité et d'engagement dans son combat contre le joug colonial. Ce combat ferme et déterminé a permis à nos pays d'accéder à leur indépendance et à nos peuples de parvenir à la liberté.

Ce message a également été entendu par les combattants de la liberté contre les dictatures arabes à partir des années 1990. Le rêve de la liberté dans ces pays a tourné court et les arabes ont rapidement désenchanté, avec la transformation de la plupart des régimes post-coloniaux en dictatures oppressives et corrompues. Une poignée de militants, quelques associations de la société civile, un petit nombre de partis politiques et quelques doux rêveurs de la cyber-dissidence se sont mobilisés contre cette chape de plomb. Une mobilisation désespérée et dans l'anonymat total, qui a fait l'objet des foudres des régimes en place. Mais aussi une mobilisation tenace et déterminée, qui a conduit les pays arabes et leurs printemps sur la voie de l'universel de la démocratie.

L'engagement sans faille pour la démocratie

Le second message de Mandela aux pays du printemps arabes aurait été un rattachement sans faille à la démocratie. Mandela a montré cet engagement dès les premières élections libres et multiraciales organisées en Afrique du Sud. Lors des élections du 27 avril 1994, l'ANC, qui jouissait pourtant de l'aura de son chef et de ses longues années de lutte, n'a recueilli que 62,6% des voix. Un résultat bien éloigné des scores à la soviétique qu'enregistraient les pays arabes à chaque fois qu'ils organisaient des élections. Car, faut-il le rappeler, les libérateurs de chez nous se sont rapidement transformés en despotes et la modernité a été coupée de sa dimension essentielle qu'est la liberté.

Mais ce message et cet engagement sans faille pour la démocratie doivent être entendus par les nouveaux dirigeants et les nouvelles élites du printemps arabe. L'avenir de nos révolutions dépendra, comme dans l'Afrique du Sud post-apartheid, de leur capacité à instaurer des régimes qui respectent la diversité et défendent la pluralité de la parole mais aussi de l'action.

Le pardon et la réconciliation

Le troisième message qu'aurait murmuré Nelson Mandela pour éviter de prendre la posture de donneur de leçons est celui du pardon et du rejet de la vengeance. Une attitude qui était difficile à défendre, y compris auprès de ses proches, tant les rancœurs et la haine étaient grandes. Mandela s'est pourtant adonné à ce combat qui fut probablement le plus dur de sa carrière politique. Car comment pardonner aux bourreaux? Comment oublier, et comment du passé de l'oppression et de l'injustice faire table rase? Il s'est décidé à le faire afin de construire la nouvelle nation arc-en-ciel dont il rêvait et dans laquelle peuvent coexister tous les Sud-Africains.

Afin de fermer les blessures et les années d'oppression et de despotisme, Mandela et l'ANC ont organisé une "catharsis nationale", pour reprendre le titre d'un journal panafricain, avec une Commission Vérité et réconciliation.. Mandela a fait plancher son gouvernement dès le mois de novembre 1994 sur une loi qui organisera cette réconciliation et établira la loi d'unité et de réconciliation nationale pour donner naissance à la commission Vérité et réconciliation. Cette commission travaillera entre avril 1996 et juillet 1998. Elle fera 20,000 auditions et recevra près de 7,000 demandes d'amnistie. De cet important travail et de ces rencontres improbables et douloureuses entre victimes et bourreaux, l'Afrique du Sud a pu solder les crimes du passé et aider les victimes à panser leurs blessures. Cette expérience a été reproduite dans beaucoup de pays africains ayant vécu des moments noirs dans leur histoire, dont le Maroc, le Mali, la Sierra Leone, le Liberia, la Côte d'Ivoire, le Ghana, la RD du Congo et le Kenya.

Les pays du printemps arabe ont entamé ce processus. La justice transitionnelle est à l'ordre du jour dans certains pays comme la Tunisie, l'Egypte et la Lybie. Mais ils doivent l'accélérer car les expériences des autres pays ont montré que la vérité, la justice et la réconciliation sont essentielles pour construire l'avenir en commun des pays qui ont traversé des expériences douloureuses dans leur histoire. L'accélération de ce processus lui évitera d'être l'otage des marchandages politiques et renforcera par conséquent sa crédibilité. Enfin, il permettra de lever l'anathème sur ceux qui se sont impliqués avec les régimes passés et qui s'engagent à construire l'avenir de nos pays.

L'attachement au pouvoir est au coeur de nos échecs

Enfin, le quatrième message qu'aurait chuchoté, avec son large sourire, Nelson Mandela aux pays du Printemps arabe concerne le détachement vis-à-vis du pouvoir. Mandela a été élu premier président de l'Afrique du Sud post-apartheid de 1994 à 1999 pour un mandat unique. Il aurait pu rester en place définitivement ou faire un second mandat, mais il a refusé les sirènes du pouvoir. Mais la fin du pouvoir ne signifiait pas la fin de son engagement politique, car Mandela a poursuivi ses combats en Afrique du Sud et, ailleurs dans le monde, ses combats pour la justice et la liberté.

Cet enseignement, beaucoup d'hommes politiques doivent le méditer. Dans nos contrées, c'est l'attachement viscéral au pouvoir par les dirigeants de la lutte de libération et les leaders de l'Etat post-national qui sont au cœur de l'échec des modernités arabes et de l'avènement des despotismes, lesquels n'ont fait que renforcer les ires des orientalistes sur notre fermeture aux utopies de liberté et de démocratie. C'est aussi le mal qui pourrait ronger nos printemps arabes si l'on n'y fait pas attention.

L'engagement pour la liberté, la démocratie, le pardon et le détachement vis-à-vis du pouvoir sont les messages qu'auraient pu nous glisser à l'oreille Nelson Mandela à nos pays en plein tourments démocratiques, comme l'était l'Afrique du Sud au moment de la sortie de l'Apartheid aux débuts des années 1990. Des messages qui ont fait de Madiba l'icône globale que l'on connaît et de ce pays la nation arc-en-ciel, et qui l'ont mis définitivement sur la voie de la démocratie.

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