Huffpost Maroc mg
LES BLOGS

Des points de vue et des analyses approfondis de l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Hajar El Hanafi Headshot

Maroc, le gâchis

Publication: Mis à jour:
ELECTIONS MOROCCO
Youssef Boudlal / Reuters
Imprimer

SOCIÉTÉ - Le 7 octobre 2016, Abdelilah Benkirane est reconduit au poste de chef de gouvernement du Maroc. Le PJD est le premier parti du pays. Le peuple a voté, soit 43% des 15 millions d'électeurs inscrits. La majorité ayant répondu à l'appel des urnes a dit son dernier mot. La démocratie a triomphé. Bien.

L'histoire pourrait se terminer ainsi, glorieuse. Malheureusement, l'enregistreur de l'histoire est allumé et il ne s'arrêtera pas. Je ne ferai pas la sociologie de ceux qui ont choisi Benkirane. Je n'ai ni les éléments pour le faire ni les compétences. Je donnerai par contre ma conviction de citoyenne sur ce que représente ce choix et sur ce que cela implique pour notre futur commun.
Je pense qu'un nouveau monde émerge. Il est fait de surperformance et de vitesse supersonique, d'ultra-connectivité et d'hyper-information, de surmédiatisation et de grands secrets, d'ultra-individualisme et de supers inégalités, de petits meurtres et de grandes guerres, de discours enflammés pour la paix et de recherche désespérée de dogme et de spiritualité.

Comme une publicité d'iPhone, ce monde a le don de paraître simple, sobre, efficace, beau et à notre portée, en somme, une reconstruction territoriale, sociale, politique et économique séduisante. Mais à regarder de plus près le spot télé, ce blanc, ce gris et cette simplicité de la langue sont effrayants de vide et angoissants par ce qu'ils ne disent pas: le monopole d'une entreprise, l'omerta d'un système technologique qui absorbe sans s'ouvrir et le prix requis pour rejoindre le club.

Il est question d'un monde user-friendly là où nous avons l'intuition et l'intelligence d'une réalité complexe. Nous voulons naïvement croire à la diversité dans un monde qu'on nous promet mondialisé, uni, sans frontières et à gouvernance institutionnelle et internationale. Nous rêvons d'un monde progressiste, là où les progressistes confondent progressisme et libéralisme et nous imposent prostitution des plus faibles, vente des heures de vie des moins riches et mise à disposition de la dernière part des cerveaux au marché squattant les écrans. À cela, la masse, la populace, le petit peuple, Le Peuple, les peuples répondent Trump, Duterte, Brexit, Poutine, les Mollahs... et Benkirane. Ils répondent non. Ils répondent cela suffit. Ils répondent sécurité, autorité, retrait, patience, souffrance dans la dignité et souffrance de tous. Ils répondent "Khli khlaya bkhlak".

Une femme, à qui ma mère demande les raisons de son vote pour Benkirane, lui répond: parce qu'il nous fait rire. Rendons à César ce qui est à César. Benkirane est certainement le seul homme capable de parler aux Marocains. D'autres y arrivent aussi et ce sont effectivement les comiques. Benkirane et les hommes du rire ont compris toutes les contradictions de la société marocaine, cette société qui veut l'orient et l'occident, la vérité et le mensonge, le vin et le thé et qui veut avant tout la soumission et la liberté.

Pour la première fois, voici un homme politique qui dit je vous comprends, je vous accepte et puis surtout je souhaite toutes ces contradictions et je suis comme vous, je suis vous. Il réalise en cela la coupure avec l'élite qui peut avoir deux discours, je vous comprends, je vous accepte mais je ne vous ressemble pas ou plus radical, je vous comprends, je ne vous accepte pas et je vais vous arracher à ce que vous êtes.

Seulement, il ne faut pas s'y tromper. Benkirane est une conséquence, il n'est la cause de rien. Ceux qui votent pour lui aujourd'hui sont à l'image des politiques des 30, 40 ou 50 dernières années. À ce que je sache, Benkirane n'était alors pas au pouvoir. L'échec massif des élites marocaines n'a de mesure que l'état de délabrement du pays sur tous les pans de la société, l'éducation, la santé, la justice... Chaque pièce tombe en ruine, les murs les séparant s'effritent et notre jeunesse ne sait plus faire la différence entre l'école et la prison.

Néanmoins, ce que nous pouvons lui imputer, c'est bien le bilan de ces cinq dernières années: le statut-quo. En 2009, au classement de l'indicateur de développement humain, le Maroc était 130ème. En 2015, il était 126ème après la Palestine, avant l'Irak, l'Inde et plusieurs pays d'Afrique subsaharienne. Cet indicateur se calcule selon trois critères, le produit intérieur brut par habitant, l'espérance de vie à la naissance et le niveau d'éducation. Nous ne sommes que 33,9 millions, pas de quoi se comparer à l'Inde. Peut-être sommes-nous en guerre?

10 siècles d'indépendance, aucune guerre à notre actif, une culture gastronomique reconnue sur tous les continents, un art de vivre qu'on nous envie, de nos hammams à nos riads en passant par notre artisanat. Un peuple digne et pacifique ne mérite pas ce sort. J'aurai aimé entendre durant cette campagne les Marocains prendre la parole car eux seuls ont la solution. Elle est dans l'éducation, l'artisanat, le collaboratif, les ateliers coopératifs, les petites entreprises, la régionalisation et le retour du pouvoir aux campagnes, aux villages et aux villes. Casablanca et Rabat ne peuvent définitivement plus prétendre gouverner le pays. Aussi, la culture arabo-musulmane ne doit plus avoir le monopole des esprits, les cultures berbères, juive et romaine ont entièrement leur place. Toutes ces choses sont encore préservées par notre ADN et notre histoire. Il ne reste plus qu'à en faire une politique.

Je me souviens des paroles de Benkirane dégradantes pour les femmes au hammam. Au début, j'étais outrée qu'il insulte les femmes mais j'avais tort. La réelle insulte était pour les Marocains et pour notre culture ancestrale du hammam, qui est la seule agora autorisée et utilisée à bon escient au Maroc. Il n'y a rien de plus vrai et de plus sérieux que de se retrouver nue pour se laver avec d'autres femmes et de discuter de la recette du tajine aux coings, de l'éducation des enfants, de la délinquance croissante et des prochains votes régionaux.

Finalement, j'aurais aimé croire, croire en Benkirane, croire dans la politique mais je suis de la jeunesse désenchantée. Je suis de cette jeunesse qui voit le monde s'effondrer et Apple vendre toujours plus d'iPhones. Je suis de cette jeunesse qui a connu la crise de 2008, les pays arabes bombardés et le terrorisme en boucle sur Al Jazeera depuis 2001, l'échec des printemps arabes et la montée en puissance de l'islam politique. Je n'ai pour tout cela qu'un mot: quel gâchis.

LIRE AUSSI: Le cirque des négociations gouvernementales ou le dégoût politique assuré