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A la femme libre enfouie en toi, j'écris

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FEMMES JUPES MAROC
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SOCIÉTÉ - "Les droits de l'homme sont les droits de la femme et les droits de la femme sont les droits de l'homme". C'est ce que déclarait, en 1995, à la 4ème conférence mondiale sur les femmes, Hillary Clinton, aujourd'hui, première femme candidate à la présidence américaine. À la lecture du dernier rapport du Forum Économique Mondial de Davos sur l'égalité hommes-femmes, je ne pouvais m'empêcher de penser à son discours, tant ce que je voyais m'inquiétait: le Maroc se classe 139 ème sur les 145 pays évalués par le Global Gender Gap Report de novembre 2015.

L'index se mesure par le calcul de quatre indicateurs évaluant l'égalité entre les sexes en termes de participation à l'économie, d'éducation, de santé, et de pouvoir politique. En participation économique, le Maroc est 140ème juste derrière l'Arabie Saoudite et l'Inde. Concernant l'éducation, le Maroc est 123ème après le Bhutan et le Népal. Le classement sur la santé positionne le Maroc à la 95ème place derrière le Népal et le Bangladesh. Enfin, en pouvoir politique, le Maroc est 95ème , le Ghana et le Malawi se plaçant juste devant.

Derrière le Maroc, nous retrouvons 6 pays, la Jordanie, l'Iran, le Tchad, la Syrie, le Pakistan et le Yémen. Leurs points communs? Des conflits armés internes ou élargis à leur région, des régimes politiques autoritaires et instables et un islam fondamentaliste en expansion. Intuitivement et au vu de mon expérience personnelle, je n'ai jamais pensé que le Maroc partageait ces mêmes symptômes, ou du moins, à des degrés largement inférieurs. Pourtant, il souffre du même mal. Les chiffres nous racontent une vérité, il reste à nous de l'entendre.

Pour ma part, ce que j'entends me fait mal. J'ai mal à mon cœur et j'ai mal pour mon pays. Mes parents m'ont appris les valeurs du travail et de l'excellence. Je n'ai jamais eu d'autre choix que d'être première avec les premiers. Autrement, je devais rendre des comptes. Ma génération hérite d'un bilan douloureux et nos hommes politiques, sur les 30 dernières années, ont des comptes à nous rendre.

Nous concernant, il est venu le temps de l'action. Il est venu le temps de se retrousser les manches et d'exiger nos droits. Il est venu le temps que nos intellectuels s'interrogent sur leur pouvoir réel et qu'ils donnent à nos filles l'espoir réaliste d'un Maroc progressiste. Tant que nos filles seront considérées comme des moitiés de garçons, nous resterons un trois-quarts de société. Je suis convaincue que nous pouvons le faire et que notre place n'est pas avec les 6 pays qui ferment le classement.

Nous avons pour nous, notre indépendance maintenue sur plus de dix siècles, notre propre interprétation de la religion musulmane, notre relation fraternelle avec les pays occidentaux, nos langues et notre diversité culturelle, berbère, arabe et francophone. Nous avons les moyens de comprendre et d'expliquer la nécessité de l'égalité hommes-femmes et l'importance de la dignité féminine. Rien ni personne ne devrait nous en faire douter.

L'État, d'une part, et les intellectuels de l'autre, ont le devoir historique de renverser la balance et de mettre le citoyen, et dans ce cas la citoyenne, au centre de leurs débats et de leurs actions comme prononcé au dernier discours de sa majesté le roi Mohammed VI. Il est de leur devoir de prendre les bonnes décisions et de mettre la misogynie ambiante et les discours démagogiques au placard. Il est à eux, et maintenant à nous, à ma génération, de convaincre les conservateurs de la nécessité de l'action pour le bien de notre pays. Sinon, il faudra les vaincre en usant de toutes les voies et voix démocratiques.

Je vois venir les pessimistes, ceux qui diront qu'un critère a été oublié dans cette analyse, celui des moyens. Le classement y répond fabuleusement. Les pays les mieux classés ne sont pas les plus riches, ce sont ceux qui mettent le sujet à la première ligne de leur agenda politique. Au plus haut du classement, avec le Danemark, l'Islande et la France, on retrouve le Rwanda, à la 6ème position, les Philippines, à la 7ème position, le Nicaragua à la 12ème position, et la Namibie et l'Afrique du Sud qui sont, devant la Belgique, respectivement à la 16ème et 17ème places.

Ce sont là des pays du tiers-monde et ils sont la preuve que nous pouvons faire mieux. L'égalité homme-femme pose la question de l'intelligence, du pragmatisme et de l'efficacité politique. Il est par ailleurs indispensable de se rappeler qu'au-delà de ces chiffres, il y a des femmes et des histoires. Je pense à toutes ces femmes dans nos campagnes, qui étaient nos grand-mères pour beaucoup et qui sont les oubliés de notre société en 2016: oublié leur droit à l'éducation, oublié leur droit aux soins pendant la grossesse, oublié leur droit aux infrastructures de base.

Je pense à ces femmes des villes qui n'ont pour faire vivre leur famille que leur rémunération journalière. Je pense à ces femmes qui ont tout perdu le jour où leur père ou leur mari est décédé parce qu'il n'y avait ni frère ni fils pour sécuriser l'héritage. Je pense à ces femmes qui sont battues tous les jours par leur conjoint après avoir subi la violence du père, de la mère et du frère plus tôt dans leur vie. Je pense à ces femmes qui se prostituent à Marrakech pour faire valoir le tourisme du Maroc à l'étranger et nourrir les enfants restés dans les montagnes de l'Atlas. Je pense enfin aux jeunes mères célibataires, victimes d'un amour trahi, d'une société lâche et d'un État profondément injuste, et qui subissent encore la même répudiation que Hajar et Ismael aux temps des prophètes et des livres sacrés.

Chacune d'entre nous a fait l'expérience de cette inégalité d'un autre âge, hier et aujourd'hui, et craint les conséquences pour demain. Car, si nous ne sommes pas toutes grand-mère ou mère, nous portons en nous la possibilité de la vie, et si certaines ne s'inquiètent pas pour leur propre avenir, elles peuvent comprendre que l'on s'inquiète pour nos filles et nos petites-filles.

Je veux vous raconter l'histoire de ma grand-mère, Lalla Zineb. Elle est née à Moulay Ali Cherif, d'un père juge issu d'une famille d'érudits alaouis. Malheureusement, étant une fille, elle n'a pas eu l'éducation de ses frères et a été mariée à 16 ans à mon grand-père. Huit enfants plus tard, tous des garçons, et toujours à Moulay Ali Cherif, elle n'avait qu'un seul regret: ne pas être allée sur les bancs de l'école. Mon père avait droit chaque matin au même discours: moi aussi, je voudrais mettre mon cartable et aller étudier avec toi. Mon père et ses frères n'avaient donc plus le choix, ils devaient réussir leurs études.

Cette histoire m'a été racontée petite et je m'imaginais à mon tour, ma grand-mère enfant empêchée d'apprendre. Je l'imaginais plus tard, travaillée par l'injustice qui lui a été infligée par tous, et alors je portais mon cartable et je m'en allais à l'école fière et chanceuse de donner vie à son rêve. Alors, savoir que d'autres petites filles marocaines vivent cette même injustice en 2016 m'est insupportable et doit être insupportable à chacun de nos politiciens et à chacun des acteurs de la vie publique.

Des histoires, il y en a des millions au Maroc, une par femme. Je pourrais raconter celle de mon autre grand-mère, celle de ma mère, de mes tantes, de mes cousines, de mes amies, de ma nourrice et des femmes de ménage que j'ai eu la chance de connaître. Chacune nous rappelle nos forces, notre résilience et notre persévérance mais chaque histoire est aussi celle d'une injustice inacceptable en 2016.

L'année dernière, une sonde s'est déposée sur une comète, dix ans après son lancement. Personne alors, personne ne pourra me convaincre de la complexité et de l'impossibilité pour les Marocains de résoudre le problème des inégalités hommes-femmes. L'état d'urgence et l'union nationale ne devraient pas se limiter aux cas de terrorisme et de coup d'État. Ils devraient considérer tout danger qui menace notre intégrité. Celui-ci est majeur. Je pense que le Maroc devrait déclarer son état d'urgence pour répondre à la situation intolérable dans laquelle se trouve aujourd'hui la majorité de ses femmes et ses enfants.

Il faut éduquer nos femmes et nos filles et vite. Les écoles et les bibliothèques devraient ouvrir, jour et nuit, pour dispenser des programmes avancés d'alphabétisation, d'éducations civique et sexuelle. Qu'elles sachent comment fonctionne la pilule et le préservatif, qu'elles sachent comment se détermine le sexe d'un enfant pour déculpabiliser de ne pouvoir donner naissance à un garçon, qu'elles sachent à quoi sert leur vote et qu'elles sachent que la terre tourne autour du soleil. Les médias devront à leur tour prendre leur responsabilité et présenter des programmes qui éduquent au lieu d'infantiliser et d'asservir.

Il faut, par ailleurs, libérer chaque femme de son tortionnaire, que ce soit son père, son frère, son mari ou son proxénète et vite. Les juges doivent appliquer les lois et juger sévèrement ceux qui ne respectent pas la dignité féminine et des cellules psychologiques doivent d'urgence prendre en charge ces femmes.

Les parlementaires ont, quant à eux, le devoir de changer et de voter les lois nécessaires à la protection et à l'émancipation des femmes, qu'elles puissent disposer de leur corps et avorter, qu'elles puissent vivre avec leur conjoint avant le mariage pour tester la vie à deux avant de s'engager devant la loi, qu'elles puissent épouser un homme étranger non musulman comme le peut l'homme marocain sans conversion, qu'elles puissent hériter la même part que leur frère.

Libérez-nous de nos chaînes, ça vous évitera d'être des tortionnaires. Personne ne veut apparaitre dans l'histoire de ce monde comme le bourreau des esclaves, vous non plus. Nous vous aimons déjà et nous vous aimerons davantage, je vous l'assure.

Enfin, il faut lutter contre la situation économique précaire des femmes. Nous sommes une société entièrement ubérisée et pour cela, nous n'avons pas eu besoin de la révolution numérique. Nos femmes sont autoentrepreneurs quand elles n'accèdent pas au monde du travail salarié. Elles s'occupent du foyer, vendent des gâteaux, gardent des enfants, exercent des métiers d'art comme la couture, font le ménage chez d'autres et souvent font tous ces métiers à la fois. En contrepartie, en réponse à cette flexibilité acceptée pour le moment et qui permet au Maroc de résister malgré les résultats économiques désastreux, il faut sécuriser la situation de ces travailleuses et leur donner accès à des meilleurs services de santé, aux aides de l'État et à des formations pour les sortir de ces activités précaires. Ceci est politique, c'est à cela que sert la politique et c'est à cela que devraient servir les votes à l'assemblée: à améliorer la vie des travailleuses en souffrance.

Si pour cet état d'urgence, les dirigeants ont besoin de nous, nous répondrons présents. Il faut par contre nous présenter des projets clairs et qui fixent un avenir brillant pour nos femmes, celui des hommes n'en sera que meilleur. S'il y a besoin d'une réserve citoyenne, nous serons là. S'il y a besoin de payer plus d'impôts nous serons là, à condition d'une transparence sans pareil, digne des pays nordiques. Plus que jamais, nous avons besoin d'une révolution de la politique et de la société.

Les intellectuels, les femmes et hommes de la société civile doivent pourvoir parler d'une seule voix pour nous montrer le chemin à parcourir. Les femmes qui ont la chance d'avoir des pères et des conjoints solidaires et celles qui ont eu accès à une éducation de qualité, les femmes qui ont pu voyager et voir d'autres modèles de société, toutes doivent proposer des solutions à celles qui ne voient pas comment s'en sortir. Nous pouvons influer sur notre sort, la fatalité est réservée aux tragédies grecques. Nos hommes nous aiment et peuvent accompagner nos combats mais ne résoudront jamais nos problèmes, c'est à nous et seulement à nous, de le faire.

Pour nos grands-mères, pour nos filles et nos petites-filles, pour celles qui ont permis la réforme de la Moudawana, bâtissons une société inclusive et protectrice, écrivons ensemble une nouvelle page glorieuse et aimante de notre histoire et donnons enfin vie au quart de société manquant.