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La Tunisie des anti-républicains

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Un pays en transition démocratique peut-il tolérer en son sein des citoyens qui ne se reconnaissent pas en tant que tels, et pour lesquels la notion même de citoyenneté est blasphématoire?

La réponse est sans doute "oui" si la minorité qui refuse la république et ses valeurs se contentait de vivre paisiblement au sein d'une majorité qui, depuis 1957, a adopté le système politique qui (bon an mal an) continue de régir la vie des Tunisiens. Le hic, c'est que les anti-républicains sont porteurs d'un projet non seulement inapte à coexister dans ce système, mais carrément projeté à le détruire. Qui sont-ils donc, ces anti-républicains parmi nous?

Les bannières noires qui assument

Distinguons entre les anti-républicains qui s'assument et ceux qui s'y refusent. Dans la première catégorie, les groupes appartenant à la mouvance salafiste (des simples prédicateurs aux djihadistes purs et durs) font figure de proue. Les bannières noires qu'ils brandissent à chacune de leurs apparitions publiques en disent long; elles sont l'expression de ce refus de délimiter la "notion musulmane" par des frontières géographiques "héritées des colons", et de ce fait résulte une non-reconnaissance des états indépendants, des systèmes politiques qui les régissent, et des valeurs inhérentes à ceux-ci. L'alternative qu'ils proposent est connue de tous: le califat, à restaurer d'urgence afin d'unifier les musulmans sous une seule houlette, celle de l'Islam comme système politique et mode de vie.

Une démocratie naissante dans un pays en transition pourrait bien, à la rigueur, s'accommoder en son sein d'une telle vision des choses: après tout, les monarchistes français existent toujours, et se font occasionnellement entendre dans les débats politiques. Seulement, l'analogie s'arrête là: certaines branches de nos salafistes locaux n'hésitent pas à user de violence verbale et physique afin de mener à bien leur projet. Passons sur les menaces de mort, sur le "takfir" ambiant (accusation publique de mécréance, dont la peine serait la mort!). Cette frange anti-républicaine est aujourd'hui en Tunisie officiellement classée terroriste après qu'il ait été prouvé par des faits concrets que le groupe Ansar Al-Charia est impliqué dans les meurtres des opposants Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi. Cette classification n'est autre chose que la république qui s'immunise du mal endémique capable de la mener à sa perte.

Ceux de l'intérieur qui n'assument pas

L'autre catégorie d'anti-républicains, plus difficile à déceler, inclue ceux qui, de l'intérieur même de l'appareil de l'Etat, contribuent à la dévalorisation de l'éthique républicaine et à la mettre à mal chaque jour un peu plus. Que reste-t-il de la république et de l'Etat lorsque des prêches d'une violence inouïe se font chaque vendredi dans les mosquées de la république, sous contrôle du ministère des Affaires religieuses, dans l'indifférence générale? Quelle image donne-t-on de la république lorsque le même ministère se substitue au ministère des Affaires étrangères en communiquant sur les événements en Egypte dans un parti-pris quasi-sectaire? De quel ascenseur social la république dispose-t-elle lorsque le ministère de l'Education choisit des critères sociaux et non de compétence pour recruter des nouveaux professeurs, quarantenaires pour la plupart, et tuer tout rêve de recrutement chez les diplômés les plus jeunes? Quelle république au monde admet l'existence de jardins d'enfants au financement louche et aux programmes "éducatifs" obscurs, dont la seule visée est de polluer des esprits jeunes et les pousser à se rebeller dès leur plus jeune âge contre les concepts de citoyenneté et d'égalité - les bases mêmes de toute république qui se respecte?

Bien sur, cette deuxième catégorie se dédouanera de toute responsabilité dans ce travail de sape, continu et structuré, qui détruit la république de l'intérieur; au mieux, elle parlera d'erreurs de parcours dues à l'inexpérience du pouvoir, au pire elle adoptera la position du déni total. Toujours est-il que ce sont ces faits, et je ne cite là que quelques exemples, qui tuent toute confiance envers cette catégorie. Il est parfois des erreurs qui s'apparentent à de la complicité, surtout lorsqu'elles sont répétées sans que des conclusions en soient tirées.

La république pourra-t-elle survivre si elle porte en elle les germes de sa propre destruction? Un "oui" emphatique s'impose; "oui" parce que l'anti-corps en Tunisie est puissant. Il s'appelle société civile et il a deux caractéristiques: être toujours alerte, et plier sans jamais rompre. Nos anti-républicains en viendront tôt ou tard à la conclusion qu'ils doivent s'adapter à la république et ses valeurs, et non pas le contraire. Il existe une capacité d'assimilation en Tunisie qui a fait ses preuves depuis des siècles, une capacité à tunisifier. Aujourd'hui, personne ne parle d'exterminer les anti-républicains, personne ne veut leur imposer de punition collective. En fait, ce que les bons citoyens de ce pays leur disent, simplement, c'est: Tunisifiez- vous.