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Corée du Nord: La Vita è bella

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Hachemi Ghozali
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J'ai passé trois nuits dans le pays le plus fermé du monde. Au menu: marathon devant 50.000 spectateurs, sourires et angoisses. Notre guide avait raison, les touristes repartent de Pyongyang avec plus de questions que de réponses.

La Terre. Elle était un mystère ineffable, elle est devenue le corps d'un amant qu'on se lasse d'étreindre. La fin de l'Histoire, concept du politologue Francis Fukuyama qui marque la chute de l'Empire Soviétique couplée aux fulgurances de la technologie ont précipité la vulgarisation du voyage. De Bakou à Tivat en passant par Pretoria, il n'est plus rare de s'afficher sur les réseaux sociaux dans des destinations où l'exotisme repousse ses limites, et l'untapped (vierge) est devenu piétiné par des "Monsieur Lampion", le parangon du sans-gêne qui avait le don de croiser le Capitaine Haddock et le sortir de ses gonds dans les Aventures de Tintin.

Pourtant, tout est dans l'imaginaire et dans le contexte: la nationalité, le choix du voyage, les impondérables font que la douane de JFK à New York ou un simple vol Tunisair qui accuse des retards proverbiaux de plusieurs heures peuvent s'avérer plus pénible qu'un séjour en Papouasie.

Quand des amis m'ont proposé en janvier 2016 de courir un marathon en Corée du Nord le temps d'un week-end, je n'ai pas hésité très longtemps. Le voyage ne s'était fait pour aucun de nous, mais ce n'était que partie remise un an plus tard. Koryo Tours, une agence britannique basée en Chine, proposait en effet des parcours de trois à six nuits, majoritairement en avril pour célébrer l'anniversaire du leader Kim Jong Il et participer au marathon, semi et 10km dont c'était la 28ème édition en 2017. Le visa se faisait sur demande. Aussi, avec mon barda et beaucoup d'interrogations, je rejoignais Pékin le 6 avril où avait lieu le briefing et le rassemblement des voyageurs. Un jeudi soir au Yaxiu Market, artère moderne et courue de la capitale, c'est au 4ème étage d'un bar pizzeria interlope que 30 touristes australiens, britanniques, français, indiens, italiens se retrouvaient pour une initiation à la Corée du Nord.

Premier constat: l'appréhension. Les questions posées par nous, l'ambiance surréaliste du vol le lendemain à destination de Pyongyang avaient achevé de renforcer les poncifs sur la DPRK (Democratic Popular Republic of Korea).

Quand les fiches de police avaient été distribuées pour être remplies avant l'atterrissage, il y eut un silence de mort et la cabine se mua en salle de concours pour Centrale ou le bac de physique. Les hôtesses qui voulaient interrompre le bal en proposant des boissons sur un chariot se voyant rabrouées par des passagers s'échangeant des tuyaux et des coups de chaleur. C'est qu'y avait une méthode: écrire sa date de naissance à la case "âge", écrire le nom du voyagiste coréen partenaire, KITC, dont nous passagers nous passions le mot comme pour créer du lien, et apprivoiser la bête. Mais la Corée du Nord n'est pas le renard du Petit Prince. Les médias occidentaux en ont fait un loup, à coups de pensée unique et d'essais nucléaires. Tout devient atrophié, anxiogène et sujet à débat. Le fameux hamburger servi sur le vol de la compagnie nationale Air Koryo avait fait l'objet d'un très sérieux article sur Bloomberg qui voulait en connaître la composition. Ils reçurent une fin de non-recevoir de la part de la Direction.

Une fois au sol, la pression retombait, dans la cabine et dans les têtes. "Ils sont gonflés, s'amuse Matthew, un jeune baroudeur new-yorkais goguenard qui enseigne en Chine depuis trois ans. On ne sait même pas de quoi est faite la viande du Big Mac et les gars veulent s'ingérer dans le catering nord-coréen!"

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"J'ai vu pire sur Delta Airlines, renchérit Chris, autre américain basé à Shanghaï, globe-trotteur et cyberpunk à succès. Ils ont classé Koryo pire compagnie du monde, mais les Tupolev sont neufs" et confortables, et le terminal de Pyongyang a inauguré un salon Business Class et une cafétéria italienne très coquette où nous prendrons une collation avant le départ trois jours plus tard.

Dans le groupe, beaucoup de voyageurs chevronnés, mais même pour nous subsistait la petite sauce piquante du dépaysement. Nous n'avons pas échappé au clip du girls band Moranbong, dont est friand Kim Jong-Un, le jeune leader suprême.
Et dans le bus qui nous amenait à l'hôtel, même le plus blasé des publics revêtait les oripeaux du cul-terreux qui mitraille à tout va, appareil photo en bandoulière. Réverbères, arbres, lignes à moyenne tension: le banal devenait extraordinaire, il était Nord-Coréen.

Nous marquions une halte à l'hôtel, grand complexe accessible par un pont, dont l'architecture était caractéristique des constructions socialistes que l'on peut trouver à Alger ou au Vietnam. Grand, sobre et efficace, ponctué de fresques florales pour atténuer la neurasthénie. Les guides, eux, étaient locaux: Mister Chei, un petit sexagénaire sec à lunettes au look de salary man japonais, accompagné de Ann, jeune maman coquette parlant parfaitement l'anglais avec un accent prononcé, et de Yun, un étudiant en anglais, tout en déférence. Mais nous étions encadrés par Alessandro Ford, alias Dando, de Koryo Tours, un anglo-italien de vingt ans au look de play-boy basé à Bristol dont le père fait affaires dans le pays et qui fut le premier étudiant universitaire occidental en échange dans l'histoire de la Corée du Nord!

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Tout ce beau monde menait notre groupe de seize touristes où l'on trouvait entre autres des Italiens de Trieste hauts en couleurs, un cadre supérieur britannique de Google en Chine. L'atmosphère était bon enfant, comme pour se familiariser avec l'inconnu, et les vannes commençaient rapidement à fuser. La très réservée Ann s'était levée un soir dans le bus en marche, micro à la main, pour déclamer une célèbre blague obscène qui met en scène un touriste dans un restaurant. La soudaineté de la scène avait provoqué un fou rire nerveux et des regards ébahis parmi nous dans le contexte aseptisé de Pyongyang et posé le décor.

Pour en dêmeler les tenants et aboutissants, le mieux est de tenter l'expérience. Chacun son ressenti. Mais voici les grandes lignes qui ont fait consensus au sein des quelques 200 touristes venus courir le marathon et célébrer l'anniversaire de Kim-Jong Il.

Les trajets étaient évidemment encadrés: pas de déambulation à l'improviste et surtout pas en pleine nuit. Certaines rues étaient d'ailleurs interdites d'accès à tout étranger même pour Dando lorsqu'il était étudiant.
Il y avait beaucoup d'achalandage: livres de propagande, quotidiens à la gloire du leader (un must), timbres, artisanat en bronze dont c'est semble-t-il une fierté, et ginseng. La négociation est impossible et les prix sont plutôt prohibitifs. Comptez au moins 50 euros pour un bibelot.

La nourriture était de qualité moyenne. Il s'agit d'un syncrétisme entre la gastronomie japonaise (tempura), chinoise (canard et poisson en sauce), agrémenté de riz blanc ou de potatoes en fin de repas qui sont le parent pauvre pour caler la faim. Au dessert: des pommes. C'était là une rançon du socialisme à tout prix. Mais quelques produits d'importation dont des Haribo se monnayaient dans les grands hôtels.

La majeure partie des bâtiments et des monuments n'étaient visibles que de l'extérieur, notamment le théâtre national.
Il y eu quand même un accès au sommet de la tour Juche, le plus haut appareillage en pierre de taille du monde; l'Arc de Triomphe (record du monde également) et une visite épique au splendide Musée de la Guerre, menée de main de maître par une jeune militaire en képi séduisante et sarcastique à souhait qui taquinait les touristes américains en mémoire de la victoire coréenne en 1953 face aux impérialistes. Effet garanti.

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Tout allait donc crescendo. Au brouillard des premières quarante-huit heures succédait un soleil éclatant, et Pyongyang pouvait se montrer sous son meilleur visage. Que dire du dimanche, jour du marathon? Un moment figé dans la cire.
Des centaines de touristes étrangers en transe et en tenue de sport pénétraient le Stade Kim Il-Sung sous les applaudissements de plus de 50.000 spectateurs locaux, sa capacité maximale. Un départ en fanfare interrompu par un streaker chinois qui tentait de se dévêtir et d'échapper à deux policiers en civil le coursant, sous les yeux interloqués de la tribune officielle et des jeunes coureurs autour de moi.

Top départ sur la piste d'athlétisme pour sortir du stade en pleine ville, quarante-deux kilomètres dans la ville pour les plus audacieux, dix pour les moins chevronnés. Un festival de couleurs, de jeunes hommes en veston, de leurs bonnes amies en tenue traditionnelle. Encadrés que nous étions par des militaires uniformisés et une foule en délire, curieuse de voir de près les touristes aller au bout d'eux-mêmes.
Tendant la main et les pognes de leurs nourrissons, riant aux éclats, les Nord-Coréens n'avaient d'autre but que d'être eux-mêmes, offrant de l'eau et des sourires à des inconnus dont ils ne savent à peu près rien, nous qui croyions tout connaître. S'il y avait une réalité nord-coréenne sortie des griffes d'un régime totalitaire, elle était désormais érigée face à nous. Mais aucune main ne se dérobait, aucune bienveillance n'était simulée. Et la remise des prix eut lieu après quatre heures d'une attente bucolique dans les gradins agrémentée de bières et de fruits sec par un temps de rêve.

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Sur la lancée de la matinée, notre groupe s'était accordé une sieste puis avait poursuivi une visite dans un parc du centre-ville où des personnes âgées bien mises dansaient sous un préau à l'ombre des cerisiers. Changement de décor une heure plus tard lorsque Miss Ann nous conduisait à un stand de tir à balles réelles au Beretta pour une séance de précision. Tous les garçons du groupe avaient effectué un solide service militaire à leurs vingt ans à l'Académie de Westpoint, en Australie ou à Saint-Cyr Coëtquidan mais aucun ne touchait la cible. La guide coréenne elle, atteignait le centre à trois reprises en écho à nos rires et nos applaudissements. Se retournant après avoir récupéré son trophée, elle osait un "N'oubliez pas que j'ai vos passeports, pas d'entourloupe si vous voulez quitter le pays!" et nous éclations tous de rire. Le trophée, c'étaient des mules en coton.

Toute la Corée du Nord est dans cette anecdote: une antinomie très asiatique que j'ai connue au Japon entre le calme et la tempête, entre le raffinement et la guerre, tendu, toujours sur le fil. Débarqués avec des certitudes, nous repartions avec des questions. Monsieur Yun le jeune guide lisait donc Shakespeare, écoutait du Bach mais ignorait l'existence de Facebook. Dando et Chris, affalés sur la banquette du bus, tentaient de lui expliquer avec bienveillance le capitalisme et le système des retraites en Occident, ponctuant leur démonstration d'un "Mais comment demander plus d'argent à l'Etat si tu en as besoin", ce à quoi le Nord-Coréen rétorquait un "Besoin pour quoi?" qui nous allait nous laisser interdits.

Cette Corée du Nord travailleuse, dont le symbole est le chollima, une sorte de cheval mythique, pégase stakhanoviste qui donna son nom à un mouvement de travailleurs, était donc droite dans ses bottes, unie derrière son leader dont les statues monumentales et les portraits jonchaient la métropole, et elle s'en portait très bien.

Elle avait gagné il y a 65 ans son indépendance avec bravoure au terme d'un conflit fratricide avec ses voisins du Sud et les Américains, même si la gâchette nucléaire avait démangé le Général Mac Arthur et les Etats-Unis qui préféraient capituler, évitant ainsi des pertes humaines de G.I.'s au sol ou d'utiliser l'arme nucléaire contre un peuple jaune pour la deuxième fois en moins de dix ans après Hiroshima, ce qui aurait fait mauvais genre. Mauvais. "La mauvaise guerre au mauvais endroit au mauvais moment" disaient-ils. Alors l'Amérique avait embrayé sur le soft power à coups de semonces médiatiques pour discréditer son ennemi, durant la Guerre Froide, ou plus récemment en riant, avec la comédie potache "The Interview" dans laquelle James Franco et Seth Rogen moquaient le décor en carton-pâte et le vaste bobard qu'est la Corée du Nord. L'Histoire est écrite par les vainqueurs, en 1914, 1945, 1953, mais est-on plus digne quand on retire ses troupes et que l'on retient ses coups où quand on se jette à corps perdu dans la bataille?

Il y a un peu de la "Condition Humaine" malrucienne dans ce pays. Pourtant, une autre anecdote allait conforter mon idée sur la question. Le jour du départ, Koryo Tours nous avait enjoints de préparer des cadeaux pour les guides locaux qui n'ont pas accès à certains produits occidentaux. Sûr de ma blague, je cherchais au Duty Free de Pekin un parfum au nom évocateur et sarcastique du type "Escape", pour souligner la détresse d'un peuple qui tente désespérément de s'arracher à sa réalité. Mon choix se portait sur un ironique "La Vie est belle" de Lancôme.

Au moment où je l'offrais à Miss Ann le matin du départ pour la remercier, tout avait changé. Le parfum était devenu un film, "La Vie est belle", ce chef-d'oeuvre oscarisé de Roberto Benigni qui met en scène un père couvrant son fils de mensonges dans un camp pour mieux le préserver. Nous étions aussi le fils couvé, interdits d'accès au théâtre de Pyongyang qui n'avait sûrement jamais servi, mais qui était bien là, chaperonnés par des pantomimes d'une vaste mise en abyme de notre époque dont Instagram est un miroir déformant. Qui se mentait à lui-même? Le jeune Occidental d'une société de consommation repu de nourriture transgénique et de télé-réalité ou le jeune Yun de Pyongyang tout acquis au travail, au repos et à la discipline dans un Etat où la violence est inexistante mais larvée? À Pyongyang, il y a une dialectique hégélienne de l'esclave, l'historicité est en marche mais les révolutions se font à l'extérieur, comme en atteste le meurtre il y a deux mois en plein aéroport de Kuala Lumpur du de Kim Jong-Nam, demi-frère héritier du leader Kim Jong-Un. L'empoisonnement est spectaculaire et a de quoi effrayer des peuples qui ont les assassinats politiques en horreur, tels que les Pays-Bas ou l'Angleterre.

Et il y a le terrain, l'expérience nord-coréenne en live. Pour nous, un pays communiste et cannibale n'était qu'une mécanique bien huilée et le bonheur son utopie. La vraie liberté serait toujours d'avoir le choix, comme aux Galeries Lafayette ou au deuxième tour des primaires de la droite en France, même quand il est illusion et que l'informatisation rampante de nos vies en démocratie réduisait l'improviste à une portion congrue. Internet ou les smartphones; le trop-plein d'information scénarisait de plus en plus nos existences libérales et c'est ce que nous refusions d'admettre parce que cela sentait bon comme dans un roman d'Elsa Triolet ou une soirée en terrasse

Or, lorsque des militaires en exercice bloquaient par hasard un samedi en soirée la rue de Pyong-Yang par laquelle notre bus transitait la veille du départ, les Nord-Coréens offraient une représentation de ce qu'on pourrait voir dans un quartier de Rome, de Londres ou de Casablanca. Miss Ann et Dando descendant du bus pour évaluer une marche à pieds, Arianna l'italienne leur emboîtant le pas, fumant une cigarette et demandant du feu à des passants. Les automobilistes klaxonnaient, tiraient des lattes, et je voyais les ombres défiler sans vraiment savoir si Kim Jong-Un en tirait les ficelles. Dans ce fond de non-sens et d'horreur la vie reprenait ses droits et les éclats se détachaient comme un don sans pareil. Une musique parfaite, un tableau inoubliable ou la gloire des basiliques. Autant de dérivés de l'erreur. Autant de surprises innommables.

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