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Du racisme institutionnel, de Charlottesville au Maroc

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CHARLOTTESVILLE WHITE
Yuri Gripas / Reuters
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SOCIÉTÉ - J'ai beaucoup hésité à écrire à propos de ce sujet vu sa complexité et la manière dont je me sens personnellement impliquée. Cependant, pour ces mêmes raisons, il est important que quelqu'un en parle. Et surtout au Maroc.

Munroe Bergdorf est une mannequin, DJ et activiste noire, transgenre et queer, qui a été très récemment embauchée par L'Oréal dans le cadre d'une campagne pour la diversité.

Munroe Bergdorf en plein débat avec l'animateur britannique Piers Morgan, lors de l'émission de télévision "Good Morning Britain".

Cependant, elle a été licenciée à peine une semaine après son embauche en raison d'un post Facebook qu'elle avait publié à l'occasion des événements de Charlottesville, aux Etats-Unis, dans lequel elle parle de la socialisation du racisme et du racisme institutionnel, et où elle a condamné dans un passage toutes les personnes blanches d'être coupables de violence raciale.

"Franchement je n'ai plus l'énergie de parler de la violence raciale des blancs. Oui, TOUS les blancs. Parce que la plupart d'entre vous ne réalise même pas ou refuse d'admettre que votre existence, vos privilèges et votre succès en tant que race sont bâtis sur les dos, le sang et la mort des gens de couleur. Votre existence toute entière dégouline de racisme. Des micro-agressions au terrorisme, vous êtes à l'origine de cette m****".

Ce passage en question a causé un tel scandale et une telle ébullition médiatique que L'Oréal Paris a choisi de mettre un terme au partenariat fraîchement initié avec Munroe Bergdorf, comme le rapportera notamment le Daily Mail.

Si on examine de très près et sans sensibilité ledit passage, on y retrouve une part de vérité. Il est évident que ce serait excessif de blâmer les pays et ethnies au passé impérialiste pour tous les maux sociétaux à travers le monde; mais il est indispensable de ne pas oublier que les systèmes actuels sont fondés sur et renforcent la suprématie "blanche" et le racisme.

Dans son interview avec Piers Morgan, Bergdorf a été confrontée au jugement quasi immuable selon lequel il est très offensif de considérer de facto les personnes blanches comme étant racistes. Mais selon la mannequin, ce déni total et automatique des personnes blanches est la raison pour laquelle ce racisme institutionnel (dans les sociétés occidentales) est toujours présent. Sa déclaration ne s'adressait pas à chacune des personnes blanches vivant dans ces sociétés mais elle désignerait, en revanche, un système dont chacune de ces personnes fait partie, même de façon minime et/ou inconsciente. Ce même système qui ignore ce que les pays précédemment impérialistes ont fait des pays qu'ils ont colonisés, et ce en ne parlant pas de la violence de l'esclavagisme et du colonialisme à l'école, au collège, au lycée ou à l'université.

Ces dernier points sont ceux sur lesquels j'aimerais m'attarder. Étant Marocaine et ayant étudié l'histoire du Maroc du point de vue marocain, et donc personnel, j'ai été choquée de savoir qu'ailleurs - en Europe - on enseigne la période du colonialisme en citant les dégâts faits au Maroc et autres colonies comme étant tout simplement des dégâts collatéraux dans la course à l'expansion de ces mêmes pays qui à présent se plaignent de l'immigration.

Pourtant, les séquelles du protectorat, et notamment celui instauré par la France, sont bien là. Dans ce magnifique royaume dans lequel nous vivons, la lutte pour les libertés individuelles et un bon nombre de droits humains n'a toujours pas porté ses fruits. Une démocratie et une civilisation que le protectorat était censé nous apporter, n'est-ce pas?

Il est facile pour les jeunes Européen(e)s d'aujourd'hui de dire: "mais nous n'étions pas né(e)s en ces temps-ci". Mais il est aussi facile pour les Marocain(e)s de dire: "mais nous subissons toujours les conséquences de ces temps-ci".

Je n'encourage pas un quelconque sentiment de rancune ou de vengeance. Le problème des séquelles du protectorat est que nous n'en parlons pas. Le protectorat dans sa quête de domination du Maroc a tout fait pour diviser le peuple et contrôler le pouvoir politique. Et en chemin, le premier résident, le maréchal Hubert Lyautey, a été l'initiateur de la misère religieuse de notre magnifique royaume.

Ce que j'entends par misère religieuse est bien entendu une théocratie toute confuse et dont la contradiction est une valeur intrinsèque. Parce que s'accaparer le vrai pouvoir politique ne suffisait pas, le protectorat a mis en place un bon nombre de mesures pour renforcer le pouvoir religieux (qui était également à la merci de l'envahisseur). Notamment l'interdiction d'accès aux mosquées pour les personnes non-musulmanes, l'intégration des oulémas en tant que fonctionnaires, la sacralisation du trône (à l'image de la monarchie française, une expression de nostalgie de Lyautey qui fut monarchiste).

Des lois qui n'existaient pas et qui sont l'incarnation même de la bigoterie et de l'intolérance ont été ajoutées au nouveau code pénal marocain (1963) par des magistrats français, à l'instar de l'article 222 sur l'interdiction de rompre le jeûne en public pendant ramadan: "selon les récits que la juriste Michèle Zirari a pu recueillir d'Adolf Ruolt, un des rédacteurs du code pénal marocain (...), les magistrats français ont rajouté quelques infractions spécifiques 'pour qu'il soit vraiment marocain', à l'instar de la rupture publique du jeûne ou encore des relations sexuelles hors mariage."

Sans oublier l'éternel complexe de supériorité de l'envahisseur qui se résume à la phrase suivante: "les Occidentaux et Occidentales sont mieux que les Marocain(e)s".

Un complexe qui justifie plusieurs comportements, notamment la négation des droits humains parce que les Marocains sont un peuple qui ne les mérite pas. Ou encore l'affirmation qui voudrait que les femmes marocaines ne sont pas comme les femmes occidentales et donc ne méritent pas d'être les égales des hommes (même si l'égalité femmes-hommes n'est pas encore acquise en Occident).

Un jour, en parlant avec une amie marocaine des droits LGBT, elle me confia qu'elle ne voyait aucun inconvénient à ce qu'une personne occidentale soit homosexuelle, mais qu'elle trouvait dégoûtant qu'un ou qu'une Marocain(e) le soit.

Copie conforme du système français d'antan du point de vue de sa lenteur et de la corruption qui y sévit, le système administratif et judiciaire local est une preuve de plus que le protectorat n'a jamais apporté un semblant de civilisation au Maroc, mais plutôt un guide pour reproduire toutes les erreurs qu'il ne fallait pas répéter.

Maintenant et pour conclure, revenons un peu à Bergdorf. La mannequin a bien mis en emphase que les systèmes actuels renforcent la suprématie blanche. Elle parlait bien entendu surtout des sociétés où les personnes de couleur ne sont pas majoritaires.

Mais le racisme n'est pas une affaire de minorité ou de majorité. C'est le résultat du processus de l'altérisation, dont le sexisme et l'inégalité hommes-femmes résultent aussi.

Alors, même vous chers lecteurs et lectrices êtes victimes d'un racisme institutionnel à grande échelle. Nous sommes responsables des actions du présent mais nous ne sommes aucunement responsables des blessures du passé.

À nous de construire le futur en impliquant les héritiers du protectorat dans leur "devoir incomplet" et en évitant les erreurs du passé.

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