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Je suis une femme marocaine et je ne supporte plus de me faire siffler

Publication: Mis à jour:
HARCELEMENT
AFP
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SOCIÉTÉ - C'est arrivé hier. Je revenais chez moi en voiture et me suis arrêtée à un feu rouge. L'homme qui se trouvait dans la voiture à côté de la mienne baisse sa vitre et commence à me parler. Naïvement, je pense que j'ai dû oublier d'allumer les phares de ma voiture. Je vérifie. Ils sont allumés. Je me demande alors, "Est-ce qu'il y a quelque chose d'autre qui ne va pas avec ma voiture?". Je baisse donc ma vitre pour pouvoir l'entendre. "Ntiya ghzala, wallah", dit-t-il. En Français, cela se traduit par: "Tu es belle, je le jure devant Dieu". Je remonte ma vitre.

Le feu passe au vert et je le devance. Il se met devant moi et ralentit, me bloquant. Je passe à la voie de droite. Il passe à la voie de droite. Il ralentit à nouveau. Je sens mon adrénaline monter de plus en plus. J'accélère devant lui et tourne dans ma rue. Je regarde dans mon rétroviseur. Il n'est pas derrière moi. Mais il pourrait être encore en train de tourner. Il a peut être vu où je suis allée. Je regarde encore. Le champ est libre. Comme je l'ai dit, c'est arrivé hier. Mais ça m'est arrivé des centaines de fois avant ça. Et c'est déjà arrivé à des centaines de femmes avant moi et, malheureusement, je le vois tout à fait se produire durant les années à venir.

Entendre "Psssst", "La gazelle", et "Salam a khti, bghit ghir nt3aref 3lik" ("Bonjour, je voudrais juste apprendre à te connaître") est un fait commun quand on marche dans les rues de Casablanca. Si j'ai raconté cette anecdote -- et vous l'avez sans doute vu venir -- c'est parce que j'estime que ceci ne devrait pas se produire! Je ne devrais pas avoir peur de revenir chez moi à pieds de ma séance de thérapie physique (un trajet de 5 minutes à pieds de ma maison). Je ne devrais pas avoir peur de sortir courir dans ma ville natale. Je ne devrais pas craindre de revenir chez moi en voiture, de peur qu'un homme me suive en voiture, provoquant éventuellement un accident.

Quand je suis rentrée chez moi hier soir, j'ai commencé à m'interroger sur les motivations de l'homme. Qu'est-ce qu'il a cru qu'il allait se passer? Pensait-il que j'allais me ranger sur le côté et lui crier mon numéro de téléphone? Il appellerait et je sortirais avec lui et nous nous marierons et vivrons heureux pour toujours? Sûrement pas. Au lieu de ça, ce qui lui a probablement traversé l'esprit, et ce qui doit sans doute traverser l'esprit de plusieurs siffleurs quand ils font cela (en particulier en présence de leurs amis siffleurs) est qu'ils ont une sorte d'amusement inoffensif tout en affirmant leur virilité!

Donc voici une lettre pour toi, siffleur populaire: Wow. Tu lis les nouvelles? Si tu lis les nouvelles, tu es probablement suffisamment instruit pour ne pas harceler les femmes dans la rue. Mais hélas. Le monde est un endroit déroutant. J'ai de la peine pour toi. Ta virilité doit être en très mauvaise état pour que ça te pousse à faire ça.

Prise de conscience #1: Tes actions ne sont pas inoffensives. La femme ne va pas l'ignorer et continuer de marcher, même si c'est ce que nous semblons faire. Au lieu de ça, la femme à laquelle tu demandes de "sourire", et que tu insultes ensuite pour ne pas l'avoir fait, va tout simplement l'ajouter au répertoire du harcèlement qu'elle a eu à endurer.

Prise de conscience #2: Nous n'avons pas à te sourire. Nous n'avons pas à faire quoique ce soit pour toi. Nous sommes trop occupées à nous diriger vers l'Acima du coin pour cuisiner de la nourriture pour des hommes qui ne comprennent toujours pas l'idée que les femmes puissent avoir un but plus élevé que celui de cuisiner un tagine. De rien pour ça.

Plus tu continues à harceler les femmes dans la rue, plus tu perpétues l'idée que cela est normal, les faisant ainsi se sentir en danger. Je voudrais te demander comment tu te sentirais si d'autres hommes avaient fait ça à tes sœurs ou à ta mère, mais je ne devrais pas avoir à le faire. Et je ne le ferai pas. Toutes les femmes (pas seulement tes proches) ont le droit de se sentir en sécurité et que tu leur épargnes ton comportement inutile et irrespectueux.

Je parie que tu penses probablement, "Mais tu portais un short! Tu le cherchais bien! " Non, imbécile! Je porte un short parce qu'il fait chaud dehors. Je porte une robe parce qu'elle est jolie et nouvelle! Ma décision ne te concerne pas. Je ne l'ai pas portée pour t'attirer. Je ne te connais même pas. Mais maintenant que tu m'as sifflée, ceci m'amènera ainsi que d'autres femmes à avoir peur de porter ce qu'elles veulent. Félicitations pour ton changement du paysage de la mode marocaine! Plutôt ironique, tu ne trouves pas?

Beaucoup de gens me demandent pourquoi je préférerais vivre aux États-Unis. Bien que New York ait son propre problème de sifflets, je réponds toujours que c'est parce que j'obtiens la liberté de me promener sans avoir peur. Et laissez-moi vous dire quelque chose: je déteste marcher! Ça me fait transpirer et me met mal à l'aise et je préfère me déplacer en voiture. Mais votre harcèlement quotidien incessant m'a fait manquer quelque chose que je déteste faire! Pensez-y!

Cet article a d'abord été publié en anglais sur Morocco World News.

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