LES BLOGS

Des points de vue et des analyses approfondis de l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Gérard Haddad Headshot

De Charlie à Barcelone, pourquoi tant de fratries parmi les terroristes

Publication: Mis à jour:
MEN GUNS
Paul Bradbury
Imprimer

L'attentat sur les ramblas de Barcelone, un an après celui de Nice, a ravivé en chacun la sidération éprouvée devant la cruauté infinie de l'acte terroriste. Comment un humain, de sang-froid et avec préméditation, a-t-il pu ainsi slalomer sur l'esplanade, cherchant à tuer aveuglément le maximum de personnes? On suppose que pour l'assassin, ces chairs qu'il écrase n'ont pas le statut d'êtres humains, de frères humains.

Justement ce mot de frère est sans doute le mot clé, le symptôme de toute l'entreprise du terrorisme islamiste. La plupart des attentats commis au nom de cette idéologie l'a été par des... frères: Merah, Kouachi, Abdesslam, etc. toute une série de noms désormais sinistres. Mais les attentats en pays catalan, sur ce plan, dépassent, et de loin, tous les précédents. La cellule terroriste qui a endeuillé Barcelone et sa région ne comportait pas un mais quatre couples de frères: Oukabir, Hychami, Abouyaacoub, et même un trio, les frères Aallaa. Cette présence massive de frères terroristes, cette cruauté, interpellent la psychanalyse. Quelle est le mécanisme de cette folie?

Freud avait d'emblée diagnostiqué le désir de meurtre qui habite en l'homme, désir refoulé et inversé en amour, comme résultat de la rivalité d'une génération envers celle qui la précède, le fameux complexe d'Œdipe. Selon ce schéma, et pour simplifier le fils désirant sa mère voit en son père un rival qu'il souhaite voir disparaitre. La situation pour la petite fille, certes plus complexe, est néanmoins symétrique de celle-ci: rivalité à la mère et désir de sa disparition. Freud verra dans le parricide l'acte fondateur de l'histoire humaine.

La psychanalyse est peut-être passée à côté d'une seconde source, peut-être la plus importante, de cette pulsion meurtrière: la rivalité entre frères. La Bible, elle, dépôt d'une sagesse millénaire, ne s'y est pas trompée puisque dès ses premières pages elle fait du premier homme, Caïn, le meurtrier de son frère Abel. De vastes pans de la littérature universelle, du mythe de Remus et Romulus aux tragédies de Shakespeare n'ont cessé de développer cette donnée inconsciente fondamentale et que l'on peut appeler, en miroir au complexe d'Œdipe, le complexe de Caïn.

D'un autre côté, la fraternité est aussi ce doux sentiment dont on nous chante la vertu sur tous les tons. Comment passe-t-on de la pulsion meurtrière originaire au tendre sentiment de solidarité? Par le même mécanisme de base observé par la psychanalyse, en particulier dans l'Œdipe, c'est-à-dire par un refoulement très énergique avec inversion du sentiment de haine en amour.

Le refoulement ne supprime pas le désir de meurtre, il le déplace, d'abord hors du cercle familial puis de celui de la communauté pour se focaliser sur le non-frère, le non-homme, l'étranger. Ce mécanisme reste, fort heureusement, le plus souvent au niveau du fantasme. Mais lorsqu'un sujet se convertit à une doctrine fanatique, comme l'islam radical, la frontière entre fantasme et passage à l'acte devient éminemment poreuse et facilement franchissable.

Le complexe de Caïn est particulièrement virulent en Islam. Cette religion a placé la fraternité au centre de sa doctrine, de son projet civilisationnel, fraternité qui ne concerne que ses fidèles. L'Oumma, l'assemblée de tous les fidèles en islam, est le grand fantasme originaire de l'islam. Mais ce projet échoua dès le départ, non seulement avec le meurtre des premiers califes mais surtout avec le sanglant schisme sunnisme/chiisme, la Fitna, dont la virulence est au cœur de la politique moyen-orientale actuelle.

Dans les couples de frères terroristes que nous évoquions, le complexe de Caïn se trouve fortement activé, chauffé à blanc. Cette action en couple fraternel exacerbe la pulsion meurtrière refoulée, celle-ci étant dans un premier temps tournée vers l'infidèle, l'étranger qui n'est en fait qu'un frère symbolique avant d'atteindre son véritable but: le meurtre du frère de sang, meurtre qui est un suicide à deux, puisque le sort de ce couple de frères terroristes est généralement celui de mourir ensemble.

LIRE AUSSI: