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Détroit, cité banqueroute, prototype de la ville du futur

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Le 18 juillet 2013, la ville américaine de Détroit déclarait officiellement faillite. Sous le joug d'un gestionnaire de crise depuis trois mois (dépêché en mai 2013 par l'état du Michigan suite aux menaces économiques que représentait Détroit après la crise économique de 2008 et une période d'une année où la municipalité avait évité la venue de cet Emergency Manager grâce à un compromis trouvé entre l'État et la ville), les autorités municipales ont déposé le bilan face, entre autres, aux injonctions du gouverneur républicain Rick Snyder. Ce-dernier se frottait les mains face à l'obligation qu'avait le maire démocrate, Dave Bing, de reconnaître tout à la fois une gestion médiocre des dépenses publiques, l'effondrement de l'assiette fiscale de la ville (dû à une hémorragie démographique importante) et plusieurs années de corruption installée au sein de l'administration urbaine .

Depuis un certain temps, la ville banqueroute de la Rust Belt n'a effectivement plus les fonds pour assurer le fonctionnement des services publics, ni même pour éponger les dettes colossales de celle qui fût, jadis, la quatrième ville des Etats-Unis.

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Graffiti sur Michigan Avenue, Détroit, Juillet 2013

Ville hantée par la crise

Cette faillite a fait en sorte que de nombreux médias s'intéressent tout récemment à cette ville hantée depuis de nombreuses années par le spectre de la crise et qui va désormais être asphyxiée par des mesures d'austérités radicales imposées par l'Emergency Manager Kevyn Orr . Ces mesures vont du non paiement des pensions d'anciens employés municipaux au non remplacement d'infrastructures publiques défaillantes (éclairage public, arrêt de l'entretien de routes, de services de transports, etc.) en passant par des coupes budgétaires très importantes au niveau de l'éducation et des services à la personne.

Il est vrai que la Motown est une ville "hantée" par la crise, mais également par de vieux rêves et d'anciennes gloires, (la puissance économique des Big Three, le berceau de nombreuses luttes civiques et politiques, celui de la musique soul et de la techno, etc.). La ville est remplie d'immeubles et d'usines abandonnés, d'espaces déserts rendant la cité fascinante pour nombre d'amateurs de Ruin Porn mais aussi pour une population américaine plutôt jeune et "marginale", voyant dans Motor City une terre de pratiques alternatives, où l'achat foncier est possible et où, par exemple, des projets d'agriculture urbaine peuvent se développer.

Détroit symbolise en fait le fantôme de l'Amérique des laissés pour compte: une métropole ouvrière noire et difficile à situer sur une carte tant elle illustre les atermoiements, les échecs de l'American way of life et la mémoire d'une ségrégation socio-raciale importante.

De cela et des causes intrinsèques de cette crise urbaine, très peu de médias s'en font l'écho. Il faut aller voir du côté des "urban studies" américaines et des analyses de Thomas Sugrue, de Grace Lee Boggs ou de John Gallagher pour y voir clair et sortir d'un pessimisme ambiant, où le facteur économique doit expliquer et résoudre tout. Il faudra aussi aller voir du côté du web documentaire Détroit Je T'aime, réalisé par Hélène Bienvenu et Nora Mandray au printemps 2014.

Ville laboratoire

Car Détroit est aussi et surtout une sorte de laboratoire où d'autres rapports à la ville et à ses infrastructures sont en train de s'inventer et où des pratiques civico-économiques alternatives se renforcent. Avec une devise telle que "Speramus Meliora, Resurget Cineribus" (Nous espérons des temps meilleurs, elle renaîtra de ses cendres), on est en mesure de penser que cette ville, au vu de son passé et des crises qu'elle a déjà enduré, peut "renaître de ses cendres" et de ce lieu d'effondrement des fantasmes destructeurs de la puissance industrialo-capitalo-américaine. Il suffit d'ailleurs de discuter avec des detroiters engagés, de lire Grace Lee Boggs ou de constater simplement le phénomène de gentrification à l'œuvre dans certains quartiers de Détroit pour s'en convaincre.

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Detroit Future Media Graduation party, Détroit, juin 2013

La population de Motor City n'a pas attendu cette crise pour se mettre à penser "glocal" et autrement; pour adopter des schémas différents faisant du "Bottom-up", et non pas du "Top-down", son véritable leitmotiv. De l'agriculture urbaine et de ses banques alimentaires au déploiement de réseaux communautaires sans fils permettant de partager une connexion Internet, en passant par des formations pour des enfants et des adultes aux nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC), le "Paris du Midwest américain" devrait surtout être reconnu pour sa Do It Yourself-attitude, où un nombre très important d'initiatives en tout genre réinventent ce que nous désignons en France par "Éducation Populaire" et que nous avons tendance, parfois, à vouloir mettre de côté...

Détroit est riche de ces pratiques civico-économiques alternatives et de lieux très innovants pensés pour implémenter des modèles de pensée et d'action décentralisés, collaboratifs, participatifs que certains désignent par le terme de "digital justice" (Allied Media Conference, Allied Media Project, Detroit Digital Justice Coalition , Maker Faire, HackerSpaces, etc.) et qui se veulent formes de luttes contre les effets néfastes de la crise urbaine et surtout solutions vers une sortie de crise.

Bien qu'en faillite et demeurant une ville très pauvre, la Motown reste terriblement créative et solidaire et les initiatives sur lesquelles nous travaillons ne sont pas le fait de quelques Happy few plus ou moins "nerd". On ne peut pas la réduire à une "ville crise", bien que son administration publique ait fait faillite et que ses usines de voitures soient en perte de vitesse. Rappelons que New York a déclaré faillite en 1970 et que l'opinion mondiale ne se l'est pas représentée comme le lieu de l'apocalypse...

Il faut regarder Détroit autrement, ne pas réduire "the D" à la crise, à la faillite, à une austérité soit disant "nécessaire" et bien souvent décidée par des organismes non élus qui se veulent solutions mais qui sont bien souvent problèmes.

Détroit est aussi un territoire de possibles, d'innovations et d'inventions.