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Et si la Tunisie devenait la Suisse de la Méditerranée?

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HABIB BOURGUIBA
FETHI BELAID/AFP/Getty Images
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Vus depuis l'autre rive de la Méditerranée, les Tunisiens apparaissent comme un peuple éduqué, comme en témoigne leur maturité politique. Une maturité politique qui déborde largement le cercle des diplômés, dont on apprend qu'ils sont nombreux, frustrés par des promesses de mobilité sociale non tenues, à combattre dans les rangs de Daech.

Pour l'observateur étranger, les Tunisiens sont ainsi un peuple ouvert au dialogue, disposé au compromis, mot toujours exécré dans un grand nombre de pays latins, à commencer par la France où, comme le déplorait Jean-François Revel, il rime avec trahison.

A cette pathologie de l'outrance et pour leur bonheur, les Tunisiens semblent donc échapper. Une telle maturité politique mérite d'être célébrée tant elle est rare, et pas seulement dans le monde arabo-musulman. Sous cet angle, la population tunisienne est même carrément en avance sur son ancienne puissance coloniale.

Et c'est justement parce que les Tunisiens se respectent, respectent leur adversaire qui n'est plus une bête à abattre, qu'il leur faut pousser un tel avantage plus avant.

La population tunisienne est attachée à son modèle si particulier de société. Dans les faits, toutes classes confondues, ils prouvent leur détermination à défendre un pluralisme politique que la plupart des pays environnants bafouent.

Quand des centaines de milliers de Tunisiens défilent suite à l'assassinat de Mohamed Brahmi, contraignant les instigateurs à l'exil, il est clair que cette manifestation de masse témoigne d'un très fort attachement aux idéaux démocratiques et à la liberté d'expression. Ce qui s'est passé à Ben Guerdane en janvier 2016 apporte une autre preuve de la foi de la population tunisienne dans son modèle social et politique. Qu'une population civile, pourtant traversée par de spectaculaires inégalités sociales, ait pu aussi massivement seconder l'éradication d'un commando de djihadistes venus conquérir une ville frontalière de la Libye, montre mieux que tout discours les sacrifices auxquels les Tunisiens sont prêts pour défendre leur modèle de société pluraliste, modèle sans équivalent dans une zone arabo-musulmane qui vacille entre dictature militaire, autocratisme religieux et anarchie.

C'est parce que les périls extérieurs sont si proches qu'il conviendrait de consolider cette singularité tunisienne que la population s'échine à défendre.

Pour consolider son processus, caractérisée par une défense pacifique de la démocratie pluraliste, la Tunisie devrait songer à changer de boussole. Ainsi devrait-elle d'abord cesser de s'inspirer de son ancienne métropole coloniale, vieille monarchie républicaine qui n'en finit pas d'agonir, convaincue des bienfaits du colbertisme, où l'État peut et fait tout, et tourner son regard vers un autre pays européen, d'un peu plus de huit millions d'habitants. J'ai nommé la Suisse.

La Suisse n'est pas seulement le pays "le plus heureux du monde", c'est aussi parmi les plus riches, les plus innovants et, sans nul doute, le plus stable sur la planète.

Cette stabilité ne doit rien au hasard. Elle s'explique par les droits politiques que les citoyens Suisses ont inventé et qu'ils exercent au quotidien. Parmi les très nombreux droits politique que détient la population, deux sont décisifs: l'initiative populaire et le droit de référendum.

Dans le premier cas, 100.000 citoyens ont toute liberté pour initier une loi négligée par une assemblée élue, projet de loi qui sera soumis aux électeurs qui se prononceront dans les urnes.

Dans le deuxième cas, 50.000 citoyens, peuvent légalement s'opposer à une loi votée dans un parlement, sous réserve, toujours, d'emporter une majorité d'électeurs lors d'une votation. Ces droits sont utilisés depuis plus d'un siècle maintenant.

Rapportés à la démographie tunisienne, l'initiative populaire pourrait être engagée avec 140.000 signatures et le référendum avec 70.000.

Abonnés aux votations, les Suisses votent quatre fois par an sur une multitude d'objets. Les dates des scrutins sont déjà calées pour les 20 années qui viennent. Les votations portent sur un tracé de tramways, la construction d'un stade de football, l'agrandissement d'une école, la construction d'un musée, l'achat d'avion de guerre, la suppression de l'armée, etc.

Les sujets concernent donc aussi bien le pays tout entier, qu'un canton ou simplement une commune. Chaque objet sur lequel les Suisses se prononcent est associé à un coût précis, charge dont devra fiscalement s'acquitter la collectivité au cas où les électeurs approuvent la votation.

La valeur ajoutée de ces votations à répétition et dont les électeurs ne se lassent pas, est un formidable consensus autour des politiques conduites. Ici, on ne brûle pas de pneus, on ne séquestre pas les patrons et le verdict des urnes, quel qu'il soit, n'est jamais contesté. Quant au personnel politique, il n'est pas coupé du peuple puisque celui-ci, à tout moment et avec ses seules pétitions, peut exiger des comptes et, démocratiquement, prendre les commandes sur tel ou tel aspect de la vie politique. Ce pouvoir politique que conserve les citoyens génère un consensus sans pareil sur la planète.

Au vu de la maturité politique de la population tunisienne, au vu de son aversion pour les solutions extrêmes comme en atteste les résultats électoraux, au vu du poids politique que les femmes dans cet État du Maghreb ont conquis et conservé, il est clair qu'il y a là un terreau fertile à une expérimentation politique inédite dans cette région du monde.

La machinerie politique ici rapidement décrite ne donnera pas de superbes fruits en six mois, ni en un an. Les résultats seront probablement décevants, au moins dans une première étape. Les électeurs ne répondront pas tous et tout de suite aux questions qui leur sont posées. Le poids électoral de Tunis, en raison de sa démographie, devra probablement être pondéré par un vote par grandes régions, dont les contours restent à déterminer.

Mais là semble bien être l'avenir d'un pays qui a compris la nocivité de l'affrontement frontal et qui observe à toutes ses frontières le délitement sans fin de régimes autocratiques qui contraignent leurs peuples au silence. Dans le monde entier, la solution politique verticale, descendue des nuages et qui prétend faire le bonheur des peuples, ne fonctionne plus. Et les peuples, au moins ceux qui peuvent s'exprimer, disent qu'ils n'en veulent plus. Ils veulent prendre leur destin en mains, comme en témoignent les printemps arabes, initiés justement en Tunisie.

Plutôt que de s'intéresser à des modèles politiques présidentiels, dont les limites sont désormais connues de tous et que ridiculisent les réseaux sociaux, les Tunisiens, dotés d'une audace que rien ne permettait de soupçonner jusqu'à la révolution du jasmin démarrée en décembre 2010, auraient meilleur intérêt à se tourner vers des modèles à l'efficacité éprouvée, à des modèles politiques non plus top-down mais bottom-up, à des systèmes plus démocratiques et égalitaires, où les idées politiques peuvent aussi émaner de la base. Des modèles où ces idées sont écoutées et, surtout, appliquée dès lors qu'une majorité de la population les pousse pacifiquement en avant.

Le développement économique de la Tunisie, objectif vital, sera d'autant plus résistant aux agressions d'où qu'elles viennent qu'il bénéficiera de l'engagement régulier et massif de la population. Les droits politiques que nous évoquons, simples et ayant prouvé leur efficacité, sont encore un moyen de remettre la jeunesse tunisienne au centre d'un jeu politique d'où elle se sent exclue. Et, surtout, de placer cette jeunesse au centre de la politique de manière pacifique.

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