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Viol de Guerre: La blessure invisible!

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À l'approche de la Journée internationale pour l'élimination de la violence à l'égard des femmes -le 25 novembre- décrétée par les Nations Unies, il m'a semblé opportun d'aborder la question des "viols de guerre", fléau endémique qui continue à perdurer en terrains de conflits armés.

Les viols de guerre ont de tout temps parsemé l'histoire de l'humanité et surtout celle des conflits d'hier à aujourd'hui. On a longtemps considéré, que cela faisait partie "du butin" de guerre et le viol d'une femme était une façon de mettre à genou "l'ennemi".

On arrachait la terre, on possédait "la femme de son ennemi"!Comme si le vainqueur agresseur avait une réelle légitimité auprès de ces captives. Les guerres contemporaines, malheureusement n'ont pas dérogé à la règle, et la violence à l'égard des femmes est sans cesse grandissante en temps de guerre mais aussi dans la vie de tous les jours.
Mais nous nous attarderons cette fois-ci sur le viol de guerre, chantage de la honte qui perdure encore et toujours.

On se rappelle encore des conflits fratricides et ethniques perpétrés dans les Balkans, au Rwanda, ou encore au Congo et des viols d'une rare atrocité sous prétexte de l'épuration ethnique. Victime est arme à double tranchant, la femme violée, est non seulement victime, mais aussi paria, rejetée par sa communauté quand elle avoue sa "honte".

De l'Europe de l'Est à l'Afrique subsaharienne, au Monde arabe, ce fléau persiste et les mêmes mécanismes s'enclenchent. Et à l'heure actuelle, la situation est des plus alarmantes en RDC.

Depuis près de trente ans, des travaux sont menés par des scientifiques et des gens du terrain pour mettre en lumière ces actes de terreur. Un comité de scientifiques s'est donc penché sur la question du viol permettant de ce fait, de rassembler les travaux et les réflexions au sujet de ce phénomène malheureusement encore endémique dans certaines régions du monde.

Pour Michaelina Jakala de l'Université de Bradford, la guerre en ex-Yougoslavie, fut avant tout un travail sur le terrain et sur le vivant. Dans des conditions particulièrement difficiles. Les témoignages ont été donnés principalement par des femmes, et des personnes qui ont côtoyé ces faits. Mais briser le tabou est délicat. Et face aux traumatismes, l'historien et l'enquêteur sont aussi confrontés à l'absence de prise en charge psychologique par rapport au phénomène. Faire parler une victime, c'est aussi la condamner à revivre son trauma. Du reste, que penser de certaines lacunes flagrantes. Depuis plus de 100 ans, aucune mention de violences sexuelles n'apparaît dans les archives du Comité international de la Croix Rouge (CICR)!

Daniel Palmieri (chargé de recherches) déclare à cet effet, que l'humanitaire vit aujourd'hui dans une approche de la réalité construite sur des témoignages, mais il n'y a pas véritablement une distinction entre le témoignage des victimes. Toutefois, il est crucial malgré tout de se dire: "l'information, meilleure arme contre l'indifférence"!

Plus grave encore, sous forme de métaphores ou de périphrases, le viol est à peine mentionné, selon Stéphanie Gaudillat-Cautelat dans ses recherches sur l'histoire du XVIe siècle. Les crimes et leurs auteurs ne sont jamais punis, le viol assimilé à l'adultère, reste la faute de la femme. Passés ou contemporains, les faits de guerre laissent leur empreinte indélébile sur les populations touchées. John Horne du Trinity Collège de Dublin parle de véritables séquelles générationnelles de la guerre, datant de la guerre de 14-18. Il évoque aussi la médiatisation faite à l'époque sur ce phénomène le transformant en une sorte de propagande, du viol conceptualisé. Presque comme un outrage fait aux hommes et du "viol de la Nation".

Et la femme dans tout cela?!

Dara Key Cohen de l'Université de Stanford, abordant le rôle des femmes combattantes et du viol dans le Sierra Leone (1991-2002) explique comment la femme, exclue du recrutement et esclave sexuelle, a largement payé de son corps en participant au côté des troupes rebelles du Front Révolutionnaire Uni (RUF) aux exactions sur la population. Dans ce cadre précis, les viols collectifs avaient plusieurs objectifs, celui de créer des liens dans la fratrie guerrière en assimilant les femmes aux combattants et de récompenser celles-ci par des biens et des bijoux pris aux victimes. Au Liberia, Timor, Rwanda, ... ne soyons pas dans la dénégation, les femmes ont aussi été les auteurs de crimes!

À travers l'exemple du Nigeria (1987-1999) et du génocide sur la communauté Ogoni dans le Delta du Niger par l'armée nigériane, Akachi Odeomene décrit le viol comme méthode de guerre. Pour les pourchasser, les martyriser et les forcer à l'exil, les soldats pratiquent sur les Ogoni l'esclavage, le viol, la prostitution, les grossesses forcées, sur les femmes et les très jeunes jugées non séropositives. L'objectif en plusieurs étapes: avilissement, subordination, perte d'identité et de dignité, désir de déplacement et d'annihilation de tout un peuple.
Mais la loi du silence s'impose et le viol est aussi et surtout un sujet tabou, indescriptible et inavouable!

La guerre d'indépendance en Algérie (1954-1962), illustre bien "la honte du viol". Malika El Korso de l'Université d'Alger évoque les premiers récits sur les séances de torture pratiquées par les soldats français lors d'une table ronde à Oran en 1988. N'épargnant ni les femmes, ni les enfants, ni les personnes âgées, le viol est vécu comme la pire des calamités et les déclarations ont du mal à émerger. Selon le chercheur, les victimes et les familles restent dans un mutisme total. "Corps cachés et endommagés", c'est une histoire sans mots où seule la femme devra trouver le vocabulaire pour enfin en parler...

Le cas de la RDC

Simona Paris fonctionnaire internationale explique le quotidien des femmes victimes dans cette région.

De la guerre à la paix, la phase de réconciliation passe par la reconnaissance des violences sexuelles. La plupart des victimes restent dans le silence pour ne pas subir de représailles et être stigmatiser. Simona Paris, fonctionnaire International auprès de la MONUC à Goma, nous a parlé des horreurs que vivaient au quotidien les femmes dans les zones de conflits en RDC.

Dans les zones de conflit en RDC, le viol est le plus souvent commis par les hommes armés en uniforme: ceci inclut les groupes armés -en particulier le FDLR, aussi bien que les soldats gouvernementaux et la police. La tendance préoccupante est que le nombre de cas de violences sexuelles commises par des civils semble augmenter. Dans les zones de conflit, le viol est employé systématiquement comme arme de guerre pour détruire et humilier. Dans d'autres zones il est commis par les hommes armés qui tirent profit du manque d'État de droit. La violence sexuelle est également liée aux relations de puissances et au rôle des femmes dans la société, et dans certains cas, aux pratiques traditionnelles.

Quelles sont les catégories vulnérables?

Les populations les plus ciblées sont les femmes en âge de procréer, les jeunes filles, les garçons et les enfants de moins de 10 ans. Par exemple, pendant le premier trimestre 2009, au Nord Kivu 1154 cas de viol ont étés rapportés. 33% des survivantes ont un âge entre 25 et 49 ans. 30% ont 10 et 17 ans. Le viol a de sévères effets à court et à long terme sur les survivants, les familles, les communautés

La peur de la violence sexuelle a un impact sur la production et la quotidienneté: par exemple, certaines femmes ont arrêté d'aller aux champs par peur d'être attaquées.

Responsabiliser les gouvernants

La protection des civils contre la violence sexuelle est en premier lieu une responsabilité du gouvernement de la RDC. La communauté internationale doit les aider pour établir la capacité de prévenir les violences, de fournir l'aide aux survivants, et de tenir pour responsables ceux qui commettent ces crimes. Les Nations-Unies ont été préoccupées par la violence sexuelle en RDC pendant plusieurs années et étaient, en fait, un instrument pour attirer l'attention sur le problème.

La Stratégie Globale de Lutte contre les Violences Sexuelles en RDC a été développée par la MONUC, les autres agences des Nations-Unies, avec le gouvernement, les ONGs et beaucoup de partenaires, en réponse a la résolution 1794 du Conseil de Sécurité de l'ONU de décembre 2007.

Dans cette résolution, le Conseil de sécurité a invité la MONUC à "entreprendre un examen approfondi" et "de poursuivre une stratégie globale, à l'échelle de la mission", "en coopération étroite avec l'équipe des pays des Nations-Unies pour renforcer ses capacités de prévention, de protection et d'intervention dans le domaine des violences sexuelles". En outre, la Résolution 1820 du Conseil de Sécurité de l'ONU (2008) affirme que "des mesures efficaces tendant à prévenir et réprimer ces actes de violences sexuelles peuvent contribuer grandement au maintien de la paix et de la sécurité internationales" et "lorsqu'il examinera les situations dont il est saisi, à prendre, le cas échéant, les dispositions voulues pour faire face à la violence sexuelle généralisée ou systématique".

La RDC est la première mission de l'ONU à avoir développé une telle stratégie globale, par des consultations larges avec des agences de l'ONU, des ONGs internationales et nationales et le gouvernement. La stratégie est censée être un cadre pour l'action qui améliorera la coordination et l'efficacité de l'intervention. Elle a un plan d'action très détaillé qui fournit des actions concrètes sur la façon dont il faut prévenir et adresser la violence sexuelle.

Un aspect important de la Stratégie Globale élaboré par l'ONU en RDC est d'analyser les modèles de violences et de comprendre en détail leur dynamique. La réponse devrait être la collaboration entre partenaires: il n'y a pas un seul acteur qui peut résoudre le problème.

Les actions de la mission de maintien de la paix deviennent de plus en plus concentrées pour prévenir et répondre aux violences sexuelles. Dans quelques secteurs de l'Est de la RDC, par exemple, les soldats de la paix conduisent des escortes pour des femmes et des filles allant à leurs champs, ou patrouillent dans des secteurs où les femmes et les filles recueillent l'eau, afin d'empêcher des attaques.

Des équipes communes de protection composées du personnel civil avec l'expertise dans les secteurs tels que les droits de l'Homme et des affaires civiles sont déployées dans les secteurs où des civils sont menacés et travaillent avec les soldats de la paix pour identifier où sont les femmes et les filles qui sont vulnérables afin d'empêcher la violence sexuelle. Pendant sa visite récente en RDC, le Secrétaire-Général de l'ONU a invité le Président Kabila à agir pour mettre un terme à la violence sexuelle et a invité les autorités congolaises pour arrêter l'impunité.

Il faut aussi tenir compte que c'est l'action prises par le gouvernement congolais, les autorités légitimes et les communautés elles-mêmes qui feront la plus grande différence. La législation congolaise sur les violences sexuelles aiderait beaucoup à combattre ce fléau, mais il faut la connaissance de la loi, la capacité de l'État, et la volonté de tous pour mettre ces lois en œuvre.

Autre stigmate: Les enfants nés des viols

Les enfants nés du viol soutiennent les conséquences des stigmates associés à la violence sexuelle. En RDC normalement les enfants détiennent leurs identités de leur père. Si le père est inconnu ou est -vraisemblablement- d'un groupe ennemi, ceci est reflété négativement contre la mère et l'enfant. Très souvent, des femmes qui sont des survivantes de viol sont rejetées et vivent donc comme mères célibataires. Ceci a des conséquences négatives sur leur vie et la capacité d'alimenter et prendre soin de leurs enfants. Le résultat est que ces enfants sont fréquemment sous-alimentés et n'ont pas accès aux soins de santé et à l'éducation.

Il y a beaucoup de stigmates associés à la violence sexuelle et ceci représente une barrière pour la prise en charge des survivantes. Dans les actes, plusieurs femmes ne dénoncent pas le viol et souvent ne se réfèrent pas à un service médical dans le délai de secours de 72 heures. La réintégration est un moment très sensible pour des femmes et il y a beaucoup de travail en profondeur à faire avec leurs familles et leurs communautés. Plusieurs organismes ont mis des programmes de médiation en place dans la communauté et dans la famille pour aider les survivants: Grâce aux campagnes menées par différentes organisations et personnes, par la première dame de la RDC, Mme Olive Kabila, et d'autres initiatives, plusieurs femmes ont dénoncé le viol et les communautés sont de plus en plus ouvertes à en parler.

D'un autre côté, il y a des réactions favorables par quelques communautés qui mettent en place les mécanismes pour protéger la mère et les enfants.

Comment rester dans la sensibilisation et la prévention

Plusieurs initiatives sont à ce jour entreprises pour essayer d'attirer l'attention du monde sur ces actes de violences sexuelles. On doit partir par l'éducation: faire comprendre aux enfants que le viol est un acte répugnant.

Pour renforcer la prévention, il faut aussi rendre public les jugements les plus rigoureux contre les auteurs.

Soutenir les femmes violées qui brisent le silence

Il faut continuer à supporter les femmes qui brisent le silence, comme la campagne menée par V-DAY-UNICEF.

Pour réduire la stigmatisation, il faut donner la parole aux associations de femmes et impliquer les dirigeants locaux et religieux dans la réduction de la stigmatisation. En plus, il faut mettre l'accent sur les exemples d'époux ou d'autres membres de la famille qui accueillent les survivantes et supportent leur réintégration.

Il faut aussi accompagner le trauma du viol par les thérapies classiques et la médecine conventionnelle et en support par les thérapies brèves.

Un état des lieux permet de comprendre l'état de la victime (d'un point de vue médical, scolaire, professionnel, affectif, familial,...).

Il s'agira avant tout d'un accompagnement en parallèle d'un accompagnement médicopsychiatrique soutenu et dans la durée. Ici nous sommes dans un contexte de Trauma et de Stress Post traumatique essentiellement.

La plupart du temps les victimes ont cherché de l'écoute mais la plupart du temps on leur a donné une thérapie médicale, sans réellement entrer en profondeur sur la racine des angoisses et de la dépression. On a soigné ou anesthésié les symptômes, du coup la souffrance reste "on hold" en otage dans le corps de la victime qui n'arrive pas à s'en libérer.

Dans ce cas précis j'interviens aux cotés de cliniciens et de médecins (afin de soulager les symptômes du quotidien face au trauma ) afin d'aider à évacuer angoisses, stress, perte d'estime, honte et culpabilité, mais je travaille aussi avec pour la reconnecter à son corps et ses capacités, comme celle de guérir et de se reconstruire. Pour cela, la respiration la détente musculaire la visualisation positive va m'aider à la remettre en confiance pour la vie et en elle-même. L'aider à booster la confiance, inverser la douleur et la souffrance par du positif, donner à la victime la sensation qu'elle peut se réapproprier son corps et qu'elle est désormais actrice de sa guérison. Qu'elle peut changer son histoire, mais pour le futur, de ne pas rester victime toute sa vie!

Mon intention dans mes casquettes de thérapeute est d'amener du confort dans une situation d'inconfort. Mais surtout, mon travail ne sera rendu possible qu'après le passage "des médecines conventionnelles" afin de réparer "le corps" complété par un suivi psychothérapeutique psychique ET corporel dans la durée. On ne guérit pas d'un Trauma d'un coup de baguette magique.

Le parcours de soins nécessite engagement et disponibilité et pourra faire intervenir aussi d'autres thérapeutes en médecine douce, comme l'ostéopathie, acupuncture, le reiki...

Des ateliers de paroles thématiques où l'on pourrait parler mais aussi faire des activités, centrées par exemple sur la libération de la parole, la réparation, la réappropriation de son corps, est aussi un autre moyen de faire face au trauma du viol et des violences.

Conclusion: Ce qu'il faut retenir c'est que l'agression sexuelle est une blessure non visible, le viol a de graves conséquences sur la santé physique et mentale des femmes ou des enfants. Or "parler de viol" à défaut de tout réparer, est un moyen d'acquérir un statut de victime. Leçon pour le monde entier, aux gouvernements, à la justice et aux médias, le témoignage reste encore aujourd'hui, le seul moyen qui permet d'inscrire le fait de guerre dans l'actualité.

Il signifie, reconnaître les femmes traumatisées et les enfants nés de ces outrages, il est le seul moyen à terme de pouvoir mettre en place un véritable soutien médical adapté. Toutes les victimes, après coup, avouent être heureuses d'avoir témoigné...

Aujourd'hui, les actions humanitaires doivent cependant faire preuve d'efficacité et de discrétion, pour ne pas jeter le discrédit sur celles qui viendraient se confier. Avec le programme d'assistance mis en place au Congo par le CICR, Nadine Puechguirbal (conseillère sur les questions de femmes, Genève) explique l'importance du rôle du des Maisons d'Écoute aux victimes. Des structures, qui permettent de reconstruire psychologiquement, qui initient, les femmes à des activités pour mieux se réintégrer dans la société. Mais le miracle doit aussi venir, des gouvernants, de leur force de sécurité, de la défense sociale avant tout, sans quoi les efforts des ONGs et des institutions onusiennes feraient œuvre de placebo. Il faudra aussi et surtout, faire un profond travail sur les mentalités afin de permettre aux hommes de la communauté atteinte, de changer de comportement et de prendre en charge eux même, cette réinsertion sociale des victimes, femmes et enfants nés de ces conflits. En France, les maisons des Femmes qui accueillent des femmes victimes de viols ou de violences, au Sénégal la Maison Rose de Mona Chasserio qui accueille entre autres les filles mères violées des Rues, sont autant d'initiatives cruciales et nécessaires afin d'inverser cette spirale infernale, et par cela un début de prise de conscience salutaire.

Vous pouvez retrouver tous les conseils de Fériel Berraies sur son site. Vous pouvez lui écrire à: fbsophro@gmail.com

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