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L'enfer de la migration clandestine, comment reconstruire le lien humain?

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MIGRANT ALONE LIBYA
Marco Panzetti/NurPhoto via Getty Images
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Dans un monde où les couloirs "humanitaires" européens pour accueillir les réfugiés et les clandestins des pays du Sud sont de plus en plus fermés, nous assistons depuis des années à des tragédies en mer mais sur terre aussi. Des drames qui touchent une jeunesse désenchantée, en quête de l'Eden européen qui au fond n'est que promesses mortifères. Des trafics humains en tout genre, aux pires maltraitances, aux morts en grand nombre de notre jeunesse africaine en haute mer, à la polémique des tortures et ventes des réfugiés clandestins en Libye.

Indignations en Afrique et dans le monde, inertie en Europe, la résurgence d'une pratique indigne et d'un autre temps, alerte les consciences. Et moi l'africaine "blanche", l'africaine du Nord qui a vécu dix ans de sa jeunesse dans sa Téranga adorée au Sénégal, ne pouvait me permettre l'économie de ce billet pour mes frères africains.

L'humanité et l'humanisme dans sa globalité a reçu le plus grand camouflet de l'histoire. Car nous n'avons pas appris de nos erreurs et nous les reproduisons par omission ou par action. Lorsque des êtres humains sont capables de vendre d'autres êtres humains, alors nous touchons le fond du déshumanisé. Quand on laisse faire et que l'on se réfugie dans le clair-obscur, tout autant.
Comment se positionner, face à des politiques d'immigration restrictives? L'humain est certes bien peu de chose face à une logique liberticide, mais toute cette tragédie est-elle justifiée? Sans être dans l'affect et la victimisation outrancière, il faut aussi comprendre les répercussions à long terme de la résurgence de cette pratique sur ces migrants et leurs descendants à venir.

Le Syndrome de l'esclavage a la peau dure encore aujourd'hui

Le dépeçage de l'Afrique au 19ème siècle par les puissances occidentales a conduit pour rappel aux pires crimes contre l'humanité. L'esclavage et la traite en sont les deux grandes expressions, et près de quatre siècles après, cette pratique immonde, a laissé des traumas et des traces indélébiles sur les populations concernées, stigmatisées encore aujourd'hui pour leur couleur de peau. Couleur qui cristallise encore aujourd'hui toutes formes de racisme, du Maghreb au Monde arabe, au grand Occident. Sans rester dans les généralités bien sûr, il faut savoir raison et passion garder.

Le traumatisme de l'esclavage est encore vivant dans les consciences du peuple noir

Et le devoir de mémoire et la reconnaissance des responsabilités est une piètre consolation, mais elle est cruciale. Car le racisme direct ou indirect, frontal ou sournois, frappe encore. Ce traumatisme de la traite et de l'esclavage est toujours vivant.

Les clichés, les stigmatisations sont encore vécues dans les banlieues en France et ailleurs, ciblant des populations la plupart du temps "colorées" et défavorisées.

Mais le temps n'efface pas les blessures, si des épisodes comme en Libye ravivent "la plaie", il ne faut pas oublier qu'en Mauritanie, il y a des récits qui explique que cette pratique existait encore... et dans certains pays du Golfe...aussi... je dis ça je dis rien.

Alors il y un a besoin de recadrer les choses et d'arrêter les fausse indignations, et d'arrêter surtout la langue de bois et l'hypocrisie sociale face à ces pratiques qui existent et dont personne ne veut parler!

Mais concrètement, que faire pour sauver "nos enfants" de la dérive?

Briser la machine infernale du "rêve brisé"

La seule réponse utopique certes mais durable pour autant, est de parvenir un jour à installer dans notre région un développement comme nous le souhaitons: un État de droit, un accès à l'éducation, à l'emploi; permettre la liberté d'expression, l'accès à la santé.

Et l'Europe, l'Occident, le monde a un devoir moral vis-à-vis de cette Afrique et ce monde arabe de tout temps exploité dans sa substantifique moelle. Il y a un devoir vis-à-vis d'une région qui encore aujourd'hui fait l'objet d'enjeux géopolitiques et financiers cupides. Ce n'est pas en mettant à feu et à sang cette région, en la privant de son poumon, que l'on parviendra à immobiliser sa jeunesse et donc à enrayer les mouvements de population. Pour l'Afrique subsaharienne, ce sont les guerres fratricides, les conflits endémiques et la grande misère qui poussent ces jeunes à partir vers l'exploitation et au pire la mort, et pour le Maghreb, la donne n'est pas plus reluisante, car depuis le printemps arabe, la mise à sac de certains États et la grande misère socioéconomique qui s'en est suivie (comme dans le cas de la Libye ou de la Syrie, de l'Irak etc. cautionnée par certaines puissances occultes) a détruit le concept d'État et laissé place à une totale insécurité pour les populations civiles. Le pire a fini par déborder par les frontières jusqu'en Europe.

Condamnation de la vente des migrants africains en Libye oui mais HALTE à l'hypocrisie européenne!

Il y a une part de responsabilité à assumer pour le Nord tout comme pour le Sud. Car du néant nait le pire et c'est ce que notre jeunesse africaine vit au quotidien. La grande polémique actuelle s'agissant de la Libye n'est qu'un miroir aux alouettes. Car la maltraitance, la torture, la vente et l'exploitation de migrants africains retrouvés piégés en Libye a depuis toujours existé et encore plus, depuis le post printemps arabe. Et ce sont les couloirs bouchés européens et la nouvelle politique de traque à la clandestinité en Europe qui y contribuent aussi!

Depuis la chute en 2011 du régime de Mouammar Kadhafi (orchestrée entre autre par la France et ses alliées), la Libye est la plaque tournante du transit des migrants d'Afrique subsaharienne cherchant à entrer en Europe. Et ce sont bien les politiques de contrôle du flux migratoire de l'UE qui contribuent à cet engorgement. Ces clandestins se retrouvent alors "piégés" dans une terre d'exil où ils vont vivre le pire, alors qu'ils pensaient trouver "le meilleur"!

Ces migrants sont alors à la merci des passeurs et trafiquants, un enfer sans nom.

Une sonnette d'alarme maintes fois tirée

Les organisations d'aide aux migrants n'ont cessé d'alerter sur la dégradation de la situation. Dès le mois d'avril, l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) rapportait l'existence de "marchés aux esclaves" en Libye. "Ils y deviennent des marchandises à acheter, vendre et jeter lorsqu'elles ne valent plus rien", avait souligné Leonard Doyle, porte-parole de l'OIM à Genève.

La présidente de Médecins sans frontières, Joanne Liu, avait à son tour dénoncé en septembre, dans une lettre ouverte aux gouvernements européens, "une entreprise prospère d'enlèvement, de torture et d'extorsion" en Libye. Tous ces appels sont restés sans réponse, une sorte d'omerta européenne et à présent toute l'Europe et ses dirigeants crient au loup!".

Le haut-commissaire de l'ONU aux droits de l'homme, Zeid Ra'ad Al Hussein, a jugé "inhumaine" la politique de l'UE "consistant à aider les garde-côtes libyens à intercepter et renvoyer les migrants".

Une chasse à "l'africain" des plus indigne, une accusation rejetée par Bruxelles, qui souligne ses efforts pour "sauver des vies" en mer et "faciliter l'accès de l'OIM et du Haut-Commissariat aux Réfugiés (HCR) aux centres de détention en Libye pour qu'ils puissent augmenter le niveau d'assistance et organiser des retours volontaires".

Mais cette politique de traque du clandestin africain, fait que l'Europe a une énorme responsabilité et doit se questionner sur ces méthodes et pour autant ne pas écarter sa responsabilité face à la tragédie que vit cette jeunesse africaine.

Le développement durable une utopie à construire

Comment faire pour ne plus perdre nos enfants? Faire en sorte que l'on n'ait plus envie d'immigrer vers le Nord. C'est par le développement que l'on arrivera à maitriser les mouvements de population.

Et cet effort doit venir de nos politiques d'abord, mais avec l'Europe qui ne doit pas oublier son histoire coloniale et un certain devoir de mémoire par rapport à toutes ces populations autochtones qui ont contribué à la construction de l'Europe dévastée d'après-guerre. Et rien que pour cela, il lui faut faire preuve de plus de nuance quand il s'agit de mobilité professionnelle ou estudiantine, car ces échanges sont très féconds pour les deux bords. Mais il faut arriver à faire en sorte que les gens n'immigrent plus à défaut de choix. Il faut à la fois faciliter la mobilité des étudiants et la mobilité professionnelle et familiale. Car la politique des visas est déshumanisée et parfois injustifiée, le tout sécuritaire restrictif n'est pas opérationnel et nourrit tout type de "déviance" sociale. Le tout sécuritaire n'enrayera pas pour autant le terrorisme mais il alimentera les clivages idéologiques, ceux-là même qui sont utilisés pour "embrigader" une certaine jeunesse désespérées qui ira grossir les rangs de la terreur ou qui finira au fond de la mer ou dans les mains de trafiquants!

La politique de récupération des migrants clandestins est certes une mesure nécessaire, l'Europe ne peut accueillir tout le monde, mais faire des "lignes Maginot" ne sert à rien. Si l'Union Européenne se ferme, elle n'empêchera rien. Il faut une coopération avec le Sud dans un esprit de partenariat. La solution ne peut pas venir uniquement du Nord, elle réside aussi à l'intérieur de chaque pays. Il y a une responsabilité partagée!

À nous de construire nos solidarités pour faire face aux défis de la globalisation. Il ne s'agit pas de nier la mondialisation, il faut savoir la réguler afin de pouvoir limiter les inégalités.

Vous pouvez retrouver tous les conseils de Fériel Berraies sur son site. Vous pouvez lui écrire à: fbsophro@gmail.com

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