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Lettre à mon jeune ami du CCF

Publication: Mis à jour:
INSTITUT FRANAIS
Hamdi Baala/HuffPost Algérie
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Cher ami, j'ai vu ta jeune frimousse dans beaucoup de photos qui ont circulé sur les réseaux sociaux dimanche dernier. On te voit, parmi tant d'autres, s'amasser dans une foule compacte, longeant les murs extérieurs du Centre Culturel Français, qui s'érigeait telle une forteresse imprenable. Les photos sont impressionnantes : elles ne sont ni tristes ni désolantes.

Je me garde de porter tout jugement qui peut s'avérer blessant à ton encontre ou motivé par de l'amertume ou du dépit. Je me contenterais donc de dire que les photos sont impressionnantes même si elles sont un peu floues. J'aurais aimé voir plus clairement ta tête pour mettre un visage sur un nom, celui du désespoir ou sinon voir le reflet de l'espérance dans tes yeux.

Sur les photos, y en qui ont vu "un phénomène", "un problème", "les résultats d'une politique". Pour ma part, je me refuse de voir plus qu'un ensemble de jeunes et belles personnes, animées par des rêves, portant des projets et dont les aspirations et les angoisses parviennent de la même adresse : la vie. Je me permets de te tutoyer, tu dois être plus jeune que moi et beaucoup moins complexé par les conventions sociales et langagières que s'imposent beaucoup de nos ainés. Tu dois avoir dans les 25 ans, mais dans un an tu en auras cinq de plus.

La veille, quand t'avais réglé l'alarme de ton téléphone à 5h du matin, t'étais loin d'imaginer que ta photo fera le tour des rédactions, des réseaux sociaux et des plateaux de télévisions.

T'ignorais, jusque-là, que ton cas sera discuté et analysé de part et d'autre, toi qui ne cherchais qu'à t'acquérir d'un précieux sésame qui te permettrait de réaliser ton rêve. Ce rêve, tu l'as fait cent fois. Depuis que t'as mis les pieds à l'université, et peut-être même avant, tu n'as cessé de rêver et de te projeter. Ce rêve a un nom : "Là-bas". Ici, tu penses que tout est joué d'avance et que tu n'y peux rien changer. C'est pour ça que t'iras là-bas, là où tu crois avoir ta chance, tes droits et la fierté, qu'ici, tu n'as pas. "Là-bas" où même un Goldman, sans voix, a pu trouver sa voie.

Cher ami du CCF, t'as dû travailler sans relâche après l'obtention de ton diplôme pour financer ton rêve. La veille de la photo, t'as dû même demander une autorisation d'absence auprès de ton supérieur au chantier. Ce supérieur que tu maudis tant et dont on ne t'a jamais enseigné les méthodes de travail douteuses sur les bancs de l'EPAU. Mais si tu veux réaliser ton rêve, tu te dis qu'il faut savoir se soumettre "ici" pour se libérer "là-bas". La vérité, en fait, est loin d'être aussi contrastée. Le plus dur reste à venir.

Le plus dur sera la veille de ton départ. Tu choisiras le premier vol de la journée pour atterrir avant qu'il ne fasse nuit à ton arrivée. Comme la majorité des futurs étudiants algériens en France, tu auras choisi au moins une université parisienne dans ta fiche de vœux. Par expérience, je peux t'affirmer que le vol de 19H35 est le plus déprimant : arriver à Orly peu après dix heures du soir est plus triste qu'une chanson de Brel. Tu essayeras de dormir tôt mais en vain. Quand bien même tu ignores son identité voire son existence, les paroles de Cheikh Hasnaoui dans La maison Blanche retentiront dans ta tête.

Le plus dur sera de soutenir le regard de ta mère au moment des adieux, de retenir cette larme solitaire qui veut dessiner un sillon de tristesse sur ta joue. Le plus dur sera d'être assez fort pour ne pas abandonner et retourner trouver un refuge dans le giron familial. Le plus dur, c'est la veille de ton départ.

Aussi fort soit ton enthousiasme, tu ne pourras que te sentir perdu dans ce vaste aéroport où personne ne t'attend à ton arrivée. Dans les couloirs de Chatelet Les Halles, tu traineras tes deux valises et ta mélancolie, abandonnant sur chaque quai de métro une partie de toi-même.

Les pas pressés des gens de "là-bas" et leurs regards hostiles t'accueilleront dans ta nouvelle terre d'asile mais tu seras comme "eux" quelques semaines plus tard. Trois heures et quelques soupirs plus tard, te voilà enfin arrivé à ta nouvelle adresse temporaire, là où tu pourras au moins fermer l'œil et clôturer cette première journée qui s'éternise. Mais souviens-toi, tout ce qui suivra ne sera que "précaire". En quittant ce matin-là le seuil de ta maison de l'autre rive de la Méditerranée, t'as renoncé, probablement pour de bon, à avoir un "chez-soi". Là où tu seras par la suite te rappellera ton exil. Tu peux demander à Slimane, à Kamel et même à Bilel. Le plus dur, c'est la première journée.

La première semaine est souvent décisive. Il faut vite prendre des décisions et faire des choix : Quel opérateur téléphonique choisir ? Pour quelle banque opter ? Prendre une mutuelle santé ou pas ? Dans quelle préfecture déposer la demande de titre de séjour ? A quel rythme appeler Dzaïr ? Sur cette question, il existe deux écoles : celle qui autorise l'appel Skype pendant une heure ou deux, en fin de journée pendant lequel tu peux faire le débriefing de ta journée, voir les yeux larmoyants de ta mère, entendre la voix de plus en plus loin de ta bien-aimée...L'autre école préconise un seul appel, bref et hebdomadaire, pour que tu puisses couper plus facilement le cordon ombilical...

A propos de l'émigration algérienne en France, le sociologue Abdelmalek Sayad disait que le projet de retour commence avant même le départ. Mais, toi, tu sais bien que ce n'est pas ton cas ou peut-être que tu ne le sais pas encore. Tu n'es pas parti pour revenir ou du moins pas avant longtemps. Tu diras bien pourtant à ta famille, tes amis, tes compatriotes que tu rentreras un jour au Bled. Mais tu apprendras très vite que l'on ne rentre presque jamais avant d'avoir ses "papiers", avant d'obtenir les garanties nécessaires pour repartir un jour si l'on veut.

Le troisième ou quatrième jour, tu découvriras enfin ta nouvelle université, là où tu es supposé passer le plus clair de ton temps, les prochains mois voire les prochaines années. Tu découvriras tes nouveaux camarades de classe, tes enseignants, les unités d'enseignements, le rythme effréné des cours, les inscriptions pédagogiques, les majeures, les mineures...Les premiers doutes apparaitront. Le plus dur, c'est la première semaine.

Pourtant, les semaines suivantes seront plus difficiles. Tu vivras le passage à l'heure d'hiver comme une défaite de l'été et des beaux jours; tu verras ton soleil assassiné sous la dictature absurde du calendrier. Les jours seront plus courts et tes nuits deviendront blanches. Tes hôtes se montreront de plus en plus impatients et ta quête d'un logement s'avéra plus ardue que prévu. Tu découvriras avec effroi qu'il te sera impossible de rentrer en Algérie avant d'avoir ton premier titre de séjour. Tu demanderas, anxieux, combien de temps cela va prendre et on te répondra : "Environ trois mois !".

Tu n'avais pourtant pas prévu de rentrer avant longtemps mais le sentiment d'être obligé de rester t'oppressera. Tu te sentiras prisonnier de ton rêve et tu revendiqueras déjà ton droit à la nostalgie. Tout te manquera : la plage vide d'un novembre ensoleillé, les cris des marchands ambulants, les pizzas carrées de ta sœur ainée et même ton Sahara que tu n'as peut-être jamais visité... Le plus dur, ce sont les trois premiers mois.

Même avec le titre de séjour en poche, tu réfléchiras cent fois avant de rentrer. D'abord pour des raisons financières. Tu pesteras contre les tarifs d'Air Algérie et tu sortiras, comme des milliers de personnes avant toi, la phrase classique de circonstances pour affirmer que "pour le même prix tu pourras partir en Thaïlande ou à New-York !". Tu auras commencé à prendre tes marques dans ta nouvelle vie. Plus que tes cours, tu apprendras par cœur le lexique de l'étudiant algérien en France : CAF, APL, autorisation de travail, Changement de statut, La Direccte, Navigo, Noctilien, Les lignes de métro, les correspondance, Studio de l'Hermitage le vendredi, Frite-omelette de l'Algérien de Ménilmontant, Les Jam de la rue St-André des arts...

Tu verras, les trois premiers mois derrière toi, tu ne verras pas le temps passer. Un jour, tu te réveilleras tôt le matin, au bruit de ton colocataire maladroit préparant son café avant de filer vendre du fromage dans un marché dominical, et ça sera déjà l'heure de rentrer "chez toi", au Bled. Tu rentres au Bercail, à Dzaïr, là où, dans ta tête, il fait toujours beau, où le ciel est bleu, mais vraiment bleu, pas ce bleu de traitre du ciel parisien, une après-midi de novembre.

Tu auras imaginé mille fois les retrouvailles avec ta famille, tu auras voulu leur faire une surprise puis tu auras changé d'avis. Tu auras rêvé mille fois de ce moment où tu franchiras, triomphant, le seuil de votre maison. Mais tu sais mon ami, ce moment ne durera que quelques minutes. Une fois les retrouvailles passées et l'excitation retombée, tu sentiras des prémices d'un chagrin dont tu auras honte et que tu chercheras à masquer derrière un sourire de façade.

Il est vrai que tu seras de retour. Tu seras enfin chez toi. Mais plus rien n'est comme avant. Tu auras perdu ta place autour de la table à manger. On t'en donnera une autre, celle que l'on réserve habituellement aux invités. Tu auras du mal à comprendre tout de suite les petites blagues de connivence entre tes amis. Ton téléphone ne sonnera pas autant qu'avant. La vie aura continué sans toi. Le plus dur, c'est la première année.

Au bout de cette première année, tu rentreras peut-être pour de bon en Algérie et tu le vivra longtemps après comme un échec inavouable. Tu resteras en France pour réussir, t'y installer ou partir ailleurs. Tu traverseras des moments difficiles. Tu surmonteras de rudes épreuves. Tu vivras des moments de grandes joies et de petits plaisirs. Tu te découvriras une âme de patriote chauvin à chaque victoire des Verts mais tu jureras de ne plus jamais rentrer en Algérie à chaque grève d'Air Algérie.

Tu seras peut-être déçu mais au moins tu l'auras choisi ; tu n'auras pas à subir ce que d'autres auront décidé pour toi. Tu n'auras pas à supporter les élucubrations séniles des uns ou la Hogra des autres. Certes, ce ne sera pas facile, mais crois-moi, mon jeune ami, le plus dur tu l'auras probablement vécu avant même que tu ne partes. Le plus dur est de se faire humilier dans une queue, durant des heures sous un soleil de plomb. Le plus dur est voir ton histoire, ta photo et tes rêves associés à un complot farfelu. Le plus dur est de se faire traiter de "traitre", alors que ton seul crime est de rêver d'une vie meilleure. Le plus dur est de voir ton cas instrumentalisé la veille d'une échéance électorale. Tu vois, mon ami, tu n'es même pas encore parti et c'est déjà dur.

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