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Le 14e mort

Publication: Mis à jour:
BARCELONA LAS RAMBLAS
LLUIS GENE via Getty Images
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Barcelone, 15h12 du matin. Réveil difficile. Maux de tête atroces. Mon corps me réclamait du café, du sucre et du répit. J'aurais bien aimé rester encore plus longtemps dans mon lit mais j'avais un rendez-vous à 17h, Place Catalogne au café Zurich. J'ai donné ce rendez-vous et je l'attendais depuis trop longtemps pour que je puisse me permettre de ne pas y être. Il fallait que j'y sois, 17h, place Catalunya. A côté de mon lit, sur la table de chevet, un livre posé négligemment : Fragments d'un discours amoureux de Roland Barthes. Je le relisais cinq ans après la première lecture. Le texte est le même mais les sensations étaient différentes. Par réflexe, j'écoutais une chanson de Hasni. Je ne me souviens plus du titre mais elle était triste et parlait d'amours impossibles ou finies.

Comment finit un amour ? - Quoi, il finit donc ? En somme, nul- sauf les autres - n'en sait jamais rien ; une sorte d'innocence masque la fin de cette chose conçue, affirmée, vécue selon l'éternité. Quoi que devienne l'objet aimé, qu'il disparaisse ou passe à la région Amitié, de toute manière, je ne le vois même pas s'évanouir : l'amour qui est fini s'éloigne dans un autre monde à la façon d'un vaisseau spatial qui cesse de clignoter : l'être aimé résonnait comme un vacarme, le voici tout à coup mat. L'autre ne disparaît jamais quand et comme on s'y attend.

16h30. Je décide de sortir. Pourtant, 15 minutes à peine séparaient là où j'étais du lieu de mon rendez-vous. Mais je ne voulais en aucun cas arriver en retard. Et puis, c'est toujours agréable de prendre son temps en remontant la Ramblas : Après le café, flâner est mon passe-temps favoris. Mon pas était pourtant rapide et décidé ; mon regard était vif. J'essayais de croiser, par hasard, un autre regard prévenant et attentif. Mais tout ce que je voyais était une foule dense de corps perdus et de yeux curieux ou amusés. J'ignorais que parmi ces corps et regards, y en avait qui allaient être sans vie quelques minutes plus tard.

Au niveau de la fresque de Miro, là où le fourgon criminel s'arrêtera plus tard, je croise le regard d'une femme, élancée et souriante. Jolie mais toutefois accompagnée. Elle était belle comme la femme d'un autre. Dans ma tête, je décide de l'appeler Irène. En continuant mon chemin, je pensais à elle pendant trois secondes. Dans une autre vie, je l'aurais aimé, je l'aurais emmené dans mon Sahara chéri, à Taghit et à Timimoune. Je l'aurais accompagnée aux Cinq Terres qu'elle aurait sûrement adoré visiter. Je l'aurais initié à Khaled, Oum Kalthoum et au second degré. J'aurais aimé la voir siroter un thé Orange-Cannelle chaque matin. Tout cela aurait été possible si elle n'était pas morte ce jour-là... C'est long trois secondes. Tout peut basculer en l'espace de trois secondes.

16h50. Je suis à quelques mètres du lieu de mon rendez-vous. Je m'arrête à l'entrée de la Ramblas pour reprendre mon souffle et pour ne pas donner l'impression d'être empressé. Mais j'étais fatigué et mon corps continuait à me réclamer du sucre. Je me presse alors de m'asseoir à la terrasse du café. Le serveur n'a pas tardé à venir. Il avait la cinquantaine entamée depuis longtemps. Je commande un jus d'orange. « Zumo de Naranja », je lui répète. On m'avait toujours dit que les vieux étaient nuls en anglais dans cette ville. Derrière sa moustache, sa tête ne m'inspirait pas confiance même si elle m'était familière : il avait des airs d'un acteur égyptien, Youcef Chaâban, qui joue le rôle de l'officier de liaison dans Raâfat Al Haggan. Commande prise, le Youcef catalan disparaît ; mon attente, elle, commence.

L'angoisse de l'attente n'est pas continuellement violente ; elle a ses moments mornes ; j'attends et tout l'entour de mon attente est frappé d'irréalité : dans cette terrasse, je regarde les autres qui entrent, papotent, plaisantent, les associés qui se disputent, cette femme qui boit seule en face : eux, ils n'attendent pas. L'attente est un enchantement : j'ai reçu l'ordre de ne pas bouger. L'attente d'un téléphone se tisse ainsi d'interdictions menues, à l'infini, jusqu'à l'inavouable : je m'empêche de quitter la terrasse, d'aller aux toilettes, de téléphoner même, je m'affole de penser qu'à telle heure proche il faudra que je parte.

L'autre, lui, n'attend jamais. Parfois, je veux jouer à celui qui n'attend pas ; j'essaye de m'occuper ailleurs, d'arriver en retard ; mais à ce jeu, je perds toujours : quoi que je fasse, je me retrouve désœuvré, exact voire en avance.

16h54. Le regard ailleurs mais j'ai bien cru avoir aperçu un objet mobile blanc fonçant sur la foule. J'entends d'abord un impact. S'ensuit après un silence lourd et pesant qui ne dura pas plus d'un dixième de seconde. Puis, du côté des Ramblas, comme une vague, viennent à mon oreille le vacarme de la foule, les cris de mes compagnons de terrasse, l'éclat de leurs verres et le fracas des chaises qu'ils quittent précipitamment.

Mon premier réflexe est alors de courir dans l'autre sens et de me réfugier dans un endroit que j'avais considéré comme plus « sûr ». J'ignorais si je l'aurais fait si je n'étais pas seul. Dans un second temps, de peur que le réseau téléphonique et internet ne soient coupés dans la zone, je pense à publier un message sur Facebook : « Je vais bien. » Plus tard, je découvre que le message a été envoyé à 16h56, une à deux minutes après le premier impact. Dans des moments pareils, on n'a pas vraiment le temps d'avoir peur ; on cherche avant tout à rassurer et à être rassuré. Malgré l'alerte à la bombe du bâtiment dans lequel je m'étais réfugié, mes pensées étaient ailleurs. Ce n'est qu'à la vue de la petite enfant terrorisée dans sa poussette et sa mère paniquée, que j'ai pensé pour la première et unique fois que j'étais peut-être en danger. Puis, une question angoissante pointa le bout de son nez : Pourquoi je suis là ?

Je cherche des signes, mais de quoi ? Quel est l'objet de ma lecture ? Est-ce : suis-je aimé (ne le suis-je plus, le suis-je encore) ? Est-ce mon avenir que j'essaye de lire ? N'est-ce pas plutôt, tout compte fait, que je reste suspendu à cette question, dont je demande au visage de l'autre, inlassablement, la réponse : qu'est-ce que je vaux ?

19h30. Après trois mouvements de foule, deux alertes à la bombe et une heure passée dans une cave d'un restaurant italien, je réussis enfin à sortir de « la zone de danger » qu'il fallait contourner pour aller « quelque part ». Un « quelque part sûr » dans une ville qui n'était plus la mienne. Pendant tout ce trajet, déçu et las, je pensais à cette ville que j'aimais tant où j'avais tout connu: des réveils calmes, des nuits paisibles, des rires sincères, des retrouvailles surprises et, aujourd'hui, l'horreur et la peine. Dans ma tête, j'évoquais déjà cette ville à l'imparfait.


L'imparfait est le temps de la fascination : ça a l'air d'être vivant et pourtant ça ne bouge pas : présence imparfaite, mort imparfaite ; ni oubli ni résurrection ; simplement le leurre épuisant de la mémoire. Dès l'origine, avides de jouer un rôle, des scènes se mettent en position de souvenir : souvent, je le sens, je le prévois, au moment même où elles se forment. Ce théâtre du temps est le contraire même de la recherche du temps perdu ; car je me souviens pathétiquement, ponctuellement, et non philosophiquement, discursivement : je me souviens pour être malheureux/heureux - non pour comprendre. Je n'écris pas, je ne m'enferme pas pour écrire le roman énorme du temps retrouvé.

Pendant cette quête vers ce « quelque part », je reçois des appels et messages inquiets, j'en attendais d'autres aussi. Il me vient surtout à l'esprit un autre appel reçu des mois auparavant, le lendemain des attentats du Bataclan à Paris en 2015 (où j'avais eu également le malheur de me retrouver à quelques centaines de mètres des lieux). A l'autre bout du fil, j'entendais la voix faible et apeurée de ma grand-mère. Elle ne m'avait jamais appelé avant cette date. Entre deux prières, elle m'implorait de "fuir" et de rentrer « chez moi », là où je serais plus "en sécurité"... 20 ans plus tôt, elle avait appelé mon père lui intimant l'ordre de ne plus lui rendre visite à la maison familiale et de rester, avec ses enfants, loin de la terreur et du danger. C'était juste après le massacre de Ramka.

Pour des Algériens de ma génération, la mort et le sang sont presque des décors habituels d'un traumatisme qu'on appelle "la décennie noire". Nous sommes nés et avons grandi dans une Algérie meurtrie où les attentats et les massacres étaient une condition ordinaire.

Alors que faire ? Fuir ? Nous avons fui la terreur mais elle s'est décidée à nous poursuivre. Résister ? Comme nous savons le faire. Des souvenirs remontent : des mariages célébrés sur les terrasses, bravant l'interdit et la mort, alors que l'on tuait dans les montagnes à côté ; les nuits festives sur la corniche oranaise...Que faire ? Ecrire ? Créer ? Travailler ? De mes souvenirs d'enfant, surgit une discussion avec ma mère, le soir de l'attentat de l'aéroport d'Alger. Ne voulant pas faire mes devoirs, je lui demandai à quoi bon étudier si les gens meurent et si nous allons mourir. Elle me répondit : Les gens meurent peut-être, mais la vie, elle, continue.

21h46. Je reçois un sms d'un ami :

« Aujourd'hui tremble en mon cœur
Un vague frisson d'étoiles
Et toutes les roses sont
Aussi blanches que ma peine.
»
F. Garcia Lorca


28h50 du soir.
J'étais encore en vie mais 14 personnes sont mortes ce jour-là à la Ramblas de Barcelone. Les médias, eux, n'en ont déplorées que 13.

* Les passages en italique sont tirés des Fragments d'un discours amoureux de Roland Barthes

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