LES BLOGS

Des points de vue et des analyses approfondis de l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Fatiha Daoudi Headshot

Le bigame et les droits humains

Publication: Mis Ă  jour:
RAMID MOROCCO
Stringer . / Reuters
Imprimer

POLITIQUE - Le Maroc vient de mettre en place un gouvernement dont l'hétérogénéité frise le surréalisme tant il semble mêler le modernisme à l'obscurantisme. Le membre du gouvernement qui personnalise le mieux ce surréalisme est le ministre d'État chargé des droits de l'Homme car il a un vice rédhibitoire qui normalement devait l'empêcher d'être candidat à ce portefeuille.

Cette personnalité, qui sur le plan protocolaire occupe le rang qui vient juste après celui du chef du gouvernement, est bigame autrement dit l'époux légal de deux femmes alors même qu'il est censé mettre en œuvre le principe de l'égalité entre les hommes et les femmes et celui de la dignité humaine.

Comment pourrait-il le faire alors que la bigamie ou la polygamie est une discrimination envers la femme et que l'égalité entre les êtres humains est le socle de tous les traités internationaux que le Maroc a ratifiés dans le domaine des droits de l'Homme?

L'inadéquation de ce ministre ne s'arrête pas à cette alarmante particularité car il va encore plus loin dans la remise en question de l'universalité des droits humains alors que son rôle est de les défendre devant les instances internationales.

En effet, il s'est permis récemment, lors d'une émission radio à laquelle il était invité, d'insister principalement sur la spécificité du Maroc musulman allant jusqu'à dire que sans cette spécificité les Marocains ne pourront plus se regarder dans le miroir, expression populaire qui signifie que le Marocain aurait honte de lui-même s'il adoptait l'universalité des droits humains.

Lorsque l'animateur de l'émission l'a interrogé sur sa bigamie et sa cohérence avec sa fonction de défenseur des droits, il a tout d'abord affirmé être fier d'être l'époux de deux femmes en disant que la polygamie est légale au Maroc et figure dans le code de la famille. Evidemment, il dissimule le fait qu'elle n'est permise que dans des cas restreints, dont la stérilité confirmée de l'épouse. A notre connaissance, le ministre d'État a des enfants de chacune de ses épouses.

Voyant cependant que le terrain de la polygamie est un terrain glissant parce que remise en question par une grande majorité de la société, il a botté en touche en se rabattant sur la liberté sexuelle entre adultes consentants et la protection de l'homosexualité en tant que droits humains universels.

Il a alors poussé des cris d'orfraie et apostrophé l'animateur et les auditeurs en leur demandant si notre islam permettrait d'encourager le fassad (relations sexuelles hors mariage) et le mariage homosexuel? En disant cela, il savait pertinemment que ces derniers, même s'ils existent dans notre société, demeurent des sujets tabous.

En réalité, ce ministre d'État n'a fait que débiter, dans la majeure partie de l'émission radio, de la démagogie islamiste. Ignore-t-il véritablement ou fait-il semblant d'ignorer que le Maroc a fait constitutionnellement le choix de la modernité et de l'universalité des droits humains?

Mieux encore, il passe sous silence le préambule de la constitution de 2011 qui proclame clairement que: "la prééminence accordée à la religion musulmane dans le référentiel national va de pair avec l'attachement du peuple marocain aux valeurs d'ouverture, de modération, de tolérance et de dialogue..."

N'est-ce pas son rôle de mettre en œuvre ces référentiels au lieu de dire sans vergogne sa fierté d'être bigame? Eh bien Monsieur le ministre d'État, nous femmes marocaines, nous ne sommes pas fières de vous avoir comme défenseur de nos droits!

LIRE AUSSI: Incongruité gouvernementale