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CV (C'est ma Vie)

Publication: Mis à jour:
CURRICULUM VITAE
Veronique DURRUTY/Gamma-Rapho via Getty Images
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En voulant mettre à jour mon CV ces derniers temps, je me suis surprise à faire, non sans amertume, la réflexion suivante: c'est surprenant l'audace qu'on peut avoir en résumant sa vie en quelques lignes. On s'auto-offense presque.

D'abord, partant de sa date de naissance, on saute toute son enfance et toute son adolescence pour parler de son baccalauréat. On dirait que tout ce qui s'est passé entre temps est sans intérêt. Malgré que Dieu sait l'importance de ces deux étapes dans la vie d'un être humain.

Moi, j'avais envie de parler de l'itinéraire de ma vie d'enfant, de décrire les quelques flashs qui me reviennent de cette période, surgissant dans ma mémoire pour me rappeler ces années au goût doux-amer, les souvenirs heureux des jeux avec mes frères, ma sœur et mes cousins. Les punitions et les corrections inoubliables, le désarroi devant les querelles parentales, l'insouciance et le goût des choses simples.

J'aimerais parler de cette petite fille avide de jeux et de livres, sûre d'elle et de ses ressources avec de grandes ambitions pour l'avenir.

J'aimerais décrire les durs conflits intérieurs de mon adolescence, les doutes qui commençaient à m'assaillir et à générer des fissures dans la bâtisse. Les questions existentielles qui ont empoisonné ma vie et terni mes nuits, oubliant de me quitter depuis. Les angoisses que je n'ai pu partager avec quiconque à cause de mon caractère discret et stoïque.

Pourquoi omettre de parler des injustices de la vie que je commençais à découvrir, des déceptions et des échecs qui ont ébranlé ma confiance en moi et ont marqué toute la suite de mon existence ainsi que ma façon d'être, mes réactions face aux épreuves de la vie, mon mode de fonctionnement en quelque sorte.

Ces événements ont influencé mon baccalauréat auquel on s'intéresse tant, ils se sont répercutés sur mes notes orientant par conséquent mes études supérieures. Ils ont généré toute la suite. Comment ne pas en parler?

Mais non, les gens qui demandent ton CV ne veulent pas connaître tout ça. Dix huit années en moyenne, dont 13 ans d'études, doivent être résumées en une date plus une mention. Moins d'une ligne, c'est magique!

Après, c'est au tour des études supérieures d'être réduites. Les difficultés de la vie en communauté estudiantine, la résidence universitaire, les bus, les trains, les voitures "louages", la séparation d'avec la famille, les journées et les soirées d'étude et de labeur. Les trahisons et les mesquineries de quelques "camarades", l'engagement de certains, les "A. G.", les grèves, les agents de la "BOP" qui nous courent derrière, le gaz lacrymogène encore "light" à l'époque, les "zoumala" (Camarades) arrêtés. La bouffe insipide au restaurant universitaire, les examens, les résultats presque toujours en deçà des efforts fournis. Les larmes de joie mais de déprime également, les sacrifices, les déboires amoureux, la jalousie. Mais encore les escapades entre copains, les excursions et les sorties. Les blagues, la complicité, la solidarité et les bons moments entre camarades de promotion. Les amitiés pour la vie, mais les coups pour la vie aussi.

Non, je n'ai pas le droit d'en parler. Je dois juste résumer ça en une ligne. Une date plus une mention, c'est largement suffisant. Pas besoin de connaître tes rêves, tes ambitions, tes déceptions, les injustices que tu as subies. Rien à faire de tout ça. C'est de tes diplômes, de tes notes et de tes performances qu'ils ont besoin. Le fait que tu les as eu honnêtement, en trichant ou modulo quelques manières obscures importe peu. L'essentiel est le titre et sa mention. Rien à faire de la droiture, de l'intégrité ou de l'engagement.

Ton expérience professionnelle? C'est pareil: une ligne pour donner un poste, un endroit et une date (encore une).

On dirait que nos vies se résument à quelques dates rassemblées en quelques lignes gratifiées de quelques mentions, titres ou fonctions.

Notre monde est devenu tellement expéditif que même le nom de ce parcours ou carrière de la vie, de ce Curriculum Vitae est considéré comme trop long et on préfère l'abréger en deux simples lettres: CV. C'est comme si ce n'était pas assez offensant jusque là.

Mais laissant l'émotion de coté et revenant un peu à la lucidité, je dois admettre que nous vivons dans un monde où la concurrence est tellement rude qu'il faut bien des critères de sélection plus au moins "objectifs" ou quantifiables. Reste que si les lignes de notre CV indiquent notre parcours académique et professionnel, le cheminement de notre carrière, entre ces lignes se cachent notre expérience de l'existence ainsi que tout ce qui a forgé notre personnalité et notre philosophie de la vie et c'est nettement plus important à mon sens.

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