LES BLOGS

Des points de vue et des analyses approfondis de l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Farouk Zouhir Headshot

Un nouveau contrat social pour éviter la bipolarisation

Publication: Mis à jour:
DRAPEAU TUNISIE
Nacer Talel pour HuffPost Maghreb
Imprimer

La campagne électorale de 2014 a vu surgir un terme qui, au fil des mois, est devenu la pierre angulaire du discours des islamistes d'Ennahdha: la bipolarisation (الاستقطاب الثنائي). Présentée comme le danger politique et sociétale ultime, la bipolarisation, source de tensions et de conflits sociaux, devait être évitée à tout prix à travers un consensus politique élargi. Il ne fait aucun doute que le spectre de la bipolarisation politique agité par les islamistes n'est qu'un élément du discours "d'assimilation"  du parti. Leur volonté de se fondre dans le paysage démocratique du pays et de faire peau neuve face à un contexte national et international de plus en plus méfiant face à l'islam politique leur fait adopter un discours sanctifiant le compromis. Ce discours est censé faire oublier que le modèle social prôné par les islamistes est incompatible avec les principes fondamentaux d'une véritable liberté individuelle. Pourtant, ce n'est pas sur le plan identitaire et politique que la société se fracture, mais bel et bien au niveau économique et social.

La Tunisie est aujourd'hui en proie à une ségrégation économique qui risque de mettre en péril l'ensemble des équilibres sociaux qui ont permis sa stabilité relative depuis son indépendance.

Des inégalités dangereuses

Un des socles de la politique sociale de la Tunisie indépendante, à savoir une éducation performante gratuite et accessible à tous, est aujourd'hui profondément déséquilibré, mettant en péril la stabilité du pays.

L'échec des politiques gouvernementales successives à conduit à l'émergence d'un secteur privé, qui s'impose aujourd'hui comme passage obligé pour toute famille voulant donner une éducation sérieuse à ses enfants. L'éducation nationale, gangrénée par des syndicats politisés, un programme déconnecté des besoins des acteurs économiques du pays, un manque de moyens pour la formation des enseignants et l'héritage de réformes catastrophiques des années Ben Ali, n'est plus en mesure de jouer son rôle de formation intellectuelle et civique. Les parents se voient dans l'obligation de courir derrière des inscriptions dans des établissements privés, moyennant des frais de scolarité qui pèsent extrêmement lourd dans le budget familial. Cette situation, en plus de contribuer à creuser les inégalités face à l'accès à l'emploi, pénalise fortement le pouvoir d'achat des familles qui font ce sacrifice financier.

L'autre déséquilibre majeur qui s'accentue au fil des années, se manifeste dans le système de santé et dans l'accès aux soins.

Autrefois citée comme modèle, la médecine publique tunisienne est aujourd'hui en danger et risque de mettre en péril un autre socle social du pays.

Non seulement les services des hôpitaux publics se dégradent continuellement, contribuant à la fuite des compétences médicales vers le privé ou vers l'étranger, mais le système de prise en charge et de sécurité sociale accuse un déficit budgétaire tellement important qu'il n'est plus en mesure de fonctionner efficacement. Les malades n'ayant d'autres choix que l'hôpital public, font d'abord face à des difficultés lors de leur prise en charge dans les établissements, puis aux procédures administratives pour leurs remboursements qui accusent retards et complications.

Face à cet échec de l'État, le secteur privé a explosé, avec une multiplication visible ces dernières années du nombre de cliniques et d'établissements de santé privés, offrant des prestations médicales à des prix uniquement accessibles à ceux bénéficiant de polices d'assurances privées.

À cette "américanisation" du pays, à savoir une ségrégation économique au niveau de l'accès à l'éducation et aux soins vient s'ajouter une autre source d'inégalités: le corporatisme et l'économie de rente vers laquelle le pays se dirige.

Depuis la révolution, toute tentative (la plupart timide) d'ouvrir un débat en vue de réformes au niveau de l'administration, du marché du travail ou de règles régissant certaines corporations comme les avocats, ou les pharmaciens, s'est heurtée à une mobilisation féroce pour le statu quo.

Il en résulte aujourd'hui une situation où les "insiders", c'est à dire ceux qui font partie du système (fonctionnaires, travailleurs des professions libérales ou simples salariés) se mobilisent pour toutes réformes pouvant d'une manière ou d'une autre toucher à certaines de leurs protections face à la concurrence des "outsiders". Ces protections, dont ils bénéficient souvent par le biais de lobbies et de réseaux, bloquent de fait l'accès au marché notamment celui du travail, aux personnes en marge du système. Ceci est clairement visible au niveau de l'administration où il est quasiment impossible de remplacer les fonctionnaires non performants (parfois totalement absents) par d'autres plus qualifiés; tout comme est qualifiée d'hérésie, toute proposition parlant d'objectifs et de rémunération basée sur la performance. La protection des insiders est également présente au niveau des pharmaciens, qui se battent mordicus pour le maintient du numerus clausus et leur monopole sur la vente de certains dispositifs médicaux disponibles sans ordonnance, bloquant ainsi toute velléité de concurrence sur ce segment.

Il ne s'agit en aucun cas de prôner une dérégulation sauvage, mais d'adopter une approche pragmatique qui permettrait de mettre en place un système économique qui d'un coté protégerait ceux qui en font partie contre les abus d'une logique de marché sauvage, tout en permettant également à ceux qui n'en font pas partie d'y accéder si leurs compétences le leurs permettent.

Pour cela, tôt ou tard, une réforme du fonctionnement de l'administration et du système de recrutement, ainsi que la fin de certains monopoles qui n'ont plus lieu d'être sera nécessaire, au risque de voir se détériorer un contrat social déjà mis à mal.

Repenser l'État

Au vue de la croissance des ces inégalités, que ce soit au niveau de l'éducation, de l'accès aux soins ou du marché du travail, et des dangers qu'elles représentent, quelles seraient les solutions et les politiques à mener pour endiguer leur progression?

Une logique de dérégulation à tout va, dans l'environnement actuel où les institutions étatiques, notamment la justice, n'ont pas l'assise nécessaire et où la corruption continue de sévir, ne contribuerait qu'à agrandir ces inégalités. C'est bien le rôle central de l'État dans cette séquence économique qui est primordial. Il est d'abord vital que l'État déploie ses ressources et ses forces vers ses fonctions stratégiques, à savoir: l'éducation, la santé, la justice, la couverture sociale et l'infrastructure afin d'empêcher les inégalités de se creuser. Pour pouvoir mettre à niveau ces secteurs, il faut que l'État se désengage des domaines qui ne sont pas stratégiques et qui accumulent des années de mauvaises gestion. Tenir sous perfusion des sociétés étatiques défaillantes pour s'acheter une paix sociale conduira à une détérioration de leurs bilans tout en repoussant une crise sociale inéluctable. C'est ce qui se profile pour Tunisair, qui ponctionne une partie significative du budget de l'État, tout en voyant ses services se détériorer.

À travers les recettes engrangées par certaines privatisations ciblées, l'État pourra se redéployer de manière efficace vers les secteurs stratégiques, notamment l'éducation, la formation et l'infrastructure afin que la croissance puisse redémarrer de manière pérenne.

De plus, il est nécessaire de démanteler certains monopoles qui se sont constitués, notamment dans le secteur de l'énergie ou des céréales, afin d'empêcher le corporatisme et bénéficier des recettes fiscales issues de la concurrence. À charge cependant de voir l'État mettre en place les mécanismes qui contrôlent la transparence et la loyauté de cette concurrence. Il faut également gérer l'administration de manière plus courageuse, en introduisant des objectifs de performances.

Il est essentiel que la compétence soit au centre de la politique de rémunération et que le système administratif soit perçu comme juste et ouvert non seulement par ceux qui en font partie, mais également par ceux qui veulent y accéder. Enfin, l'État doit jouer son rôle en construisant une législation qui favorise et facilite la prise d'initiative économique, en limitant les barrières administratives et procédurales qui freinent actuellement la dynamique entrepreneuriale.

Après une transition politique réussie, la Tunisie est aujourd'hui face aux dangers de la vraie bipolarisation, celle opposant une classe économique privilégiée, ayant accès à l'éducation, au soin et au financement à une frange grandissante de "laissés pour compte".

Les inégalités qui en découlent risquent de mettre en péril un équilibre social déjà fragilisé par les débats autour de l'identité et de la place du religieux. L'État ne doit pas en faire plus, mais il doit faire mieux, notamment par la mise en place d'un environnement propice à la création de valeur, et à sa redistribution de manière juste et efficace. Dans cette séquence économique, Il est nécessaire de dépasser les clivages idéologiques paralysants, afin d'adopter des mesures stratégiques portées par une vision claire, celle de revoir le rôle de l'État et de le sortir de son carcan poussiéreux d'Etat providence post indépendance, afin paver la voie à une véritable justice sociale, seul gage d'émergence d'un nouveau contrat social.

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.