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La tragédie des Soltani

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TUNISIA ARMY
ASSOCIATED PRESS
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A l'aube des journées d'été, une brise fraiche descend du mont Mghila. La chaleur de la ville se calme pour la plupart de ses habitants, mais son cœur à elle, sa mère, continue de brûler. Il était parti tôt dans la matinée, Khelifa, comme tous les jours, son bâton guidant ses pas et ses bêtes derrières lui.

Il n'avait pas peur, Khelifa, de cette montagne qu'on décrie si souvent. Cette montagne, qui couve ceux qui lui ont pris son frère, lui il continuait à l'aimer. De son plus haut point, il pouvait voir l'étendue des possibilités, le gris maussade de cette ville qui gît sous ses pieds disparaissait sous les lumières de la lune. Kasserine, abandonnée de tous, livrée aux vents d'hiver glacés et aux hurlements des maquisards de Dieu, il l'aimait malgré tout.

Quant à ces combattants de pacotilles, qui prêchent une religion qu'il ne connaît pas, une religion qui s'abreuve du sang d'innocents, de pauvres gens qui courbent l'échine pour survivre dans le néant, il les connaissait lui et son frère. De pauvres bougres perdus dans leur quête morbide. Il les avait regardés droit dans les yeux, Mabrouk, son frère, avant qu'ils ne fassent rouler sa tète sur l'herbe fraiche. Khelifa lui, les a regardés avec le sourire aux lèvres. La peur il ne la connaît pas, pas celle là, celle des lâches.

Soltani ils s'appellent, et ils ont des sultans cet honneur dans la disgrâce qu'amène le mauvais sort.

Sa mère elle, ne peut plus la regarder cette montagne qui lui a pris ses fils. Elle voudrait la voir brûler, elle et ceux qui l'ont colonisé. Mais qui s'intéresse à ce coin de Tunisie damné se dit elle? Il n'y a ni puits de pétrole à arrêter, ni phosphate à bloquer, ni plage à protéger. Il n'y a que la face sordide du désespoir et les larmes de l'abandon.

Elle voudrait partir, loin, très loin et ne plus avoir à revenir. Ne plus avoir à lever la tête et chercher les silhouettes frêles de ses fils parmi les ombres de l'après midi. Elle voudrait se débarrasser du poison du deuil qui coule dans ses veines depuis ces années, comme on élimine une drogue de son système. Elle voudrait que ceux qui lui ont tant promis en descendant de leurs berlines noires, puissent cette fois lui tendre la main, et mettre fin à son calvaire.

Quelqu'un lui aura dit que dans la capitale de l'ex empire britannique, le sang a également coulé, sous les couteaux de ces prêcheurs de la mort, pour qu'elle se sente moins seule dans son malheur peut être. Mais eux, dans cette ville aux mille paillettes, le monde s'est joint à leur deuil, tandis qu'elle, au pied de cet amas de pierre maudit, doit porter seule le fardeau d'un destin tissé dans le fil de la tragédie.

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