LES BLOGS

Des points de vue et des analyses approfondis de l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Farouk Ben Ammar Headshot

Le fanatisme religieux tunisien est aussi une conséquence de la chute de la Zitouna

Publication: Mis à jour:
Imprimer

Je crois dur comme fer qu'un Tunisien, en possession de ses facultés mentales, n'assassine pas son concitoyen ou un étranger, en se faisant exploser, pour des raisons purement politiques.

Quand on analyse de près les derniers attentats suicide qui ont secoué la Tunisie, il faut en chercher les vrais raisons, qui remonteraient à l'indépendance...à 1956.

La déchéance de l'école Zitounienne

Un mois après l'indépendance, précisément un 26 Avril 1956, l' "Université Ezzitouna" est créée par décret présidentiel. Date fatidique, car commença alors la décadence sans fonds de cette noblissime institution des sciences (L'Université Zitounienne): Dépositaire du savoir arabo-islamique.

Le régime de l'époque a tout fait pour annihiler la plus que millénaire "Université Zitounienne", épicentre de la résistance contre l'occupant français, et humilier les doctes de la foi islamique qui y professaient.

Le régime, avait fait flèche de tout bois pour détruire cette université, et avec, un savoir accumulé pendant 12 siècles, il a humilié ses Oulémas, et a même suspendu leurs émoluments et leurs pensions de retraite, parce que considérés comme ennemis du modernisme.

Les autres ont dû rendre leur tablier par crainte d'une humiliation similaire. Ça sentait la chasse aux sorcières à plein nez. Certains ont même été jugés et exécutés en 1957 par la "Haute Cour" créée accessoirement à ce juste titre.

Le gouvernement de l'époque ne savait pas qu'il s'était tiré une balle dans le pied, un effet que l'on ressent bien aujourd'hui.

Néanmoins, il faut aussi admettre que certains Oulémas avaient bel et bien collaboré avec le colonisateur français. Les médias de l'époque avaient saisi cette manne pour écorner leur image de nationalistes irréprochables, causant des bourrasques sociales frondeuses à leur égard.

Ces érudits Zitouniens constituaient des leviers de contrainte sur le régime de l'époque, contraintes qu'il fallait briser.

En effet, l'Université Zitounienne était l'épicentre de toutes les tensions qui secouaient la Tunisie, et un creuset de toutes les émeutes qui embrasaient, sporadiquement, le pays dans les années 30-50.

Création de l'Université de Tunis: Le déclic

Avec la création de l'Université de Tunis, en mars 1960, une nouvelle institution regroupant des instituts supérieurs et plusieurs facultés, la "Faculté Zitounienne de la Chari'a et de Théologie" vit le jour un 1er mars 1961, succédant ainsi à la prestigieuse "Université Zitounienne", balayant d'un vil revers de la main plus de 12 siècles d'autonomie et d'indépendance intellectuelle.

L' "Université Zitounienne" se trouva ainsi réduite à une simple composante du réseau universitaire Tunisien.

Fort opportunément, l'État a commis une gaffe. Puisque, depuis cette date, et plusieurs décennies durant, aucun savant ni docte de la foi musulmane, digne de cette appellation, n'a été produit en Tunisie, laissant ainsi un grand vide dans le monde de la théologie et de l'exégèse coranique où les savants tunisiens excellèrent des siècles durant.

La Télévision: Le véhicule hertzien du fanatisme religieux

Dans les années 90, avec la "démocratisation" de la télévision satellitaire, ce vide intellectuel a été vite comblé par des dizaines de chaînes de télévision où pullulent prédicateurs de toutes les sectes connues, à l'instar de celles qui prolifèrent aux Amériques dans les années 70.

Ces chaînes dont les prédicateurs sont stipendiés par les régimes répressifs des pays du golfe, émettent du proche orient, d'Europe, d'Amérique, et ironiquement même d'Israël, surtout après la mise en orbite du satellite "Nilesat" en 1998, et du deuxième en 2000!

Maintenant il y en a trois, le dernier gravite autour de la planète bleue depuis août 2010: un marché très lucratif contrôlé par des affairistes privés égyptiens sans scrupules.

Des dizaines de chaînes religieuses, 40 en 2010, recrutèrent des prédicateurs de toutes les nationalités et obédiences dogmatiques, prêchant un islam aussi archaïque qu'obscurantiste, promouvant ainsi les mouvements extrémistes et fanatiques dont la nébuleuse "Al Qaida" et ses sinistrement réputés dérivés, que je pourrais énumérer jusqu'à la nausée.

L'arrivée des paraboles permit au Tunisien de suivre chez lui, ces chaînes qui viennent d'ailleurs, issues de cultures tout à fait différentes des nôtres.

Nos habitudes culinaires, notre manière de nous habiller, de penser, même de nous raser furent largement influencés par des prédicateurs à l'intarissable faconde.

Ces prédicateurs sont parfois stipendiés par des associations aussi secrètes que séditieuses, ainsi que par les pétromonarchies arabes.

Ces pétromonarchies cultivent la suprématie des souverainismes dogmatiques au détriment de l'unité pan-arabe et panislamique. Leur objectif: façonner les musulmans à leur image et les assimiler, afin de régner en maîtres absolus sur le vaste monde musulman avec la bénédiction de l'administration Américaine.

Au fil des années, ces émissions télévisées, ont endoctriné et contaminé toutes les strates de la société tunisienne, en particulier les jeunes âgés maintenant entre 20-40 ans, comme les auteurs des attentats, et dont une petite partie forme aujourd'hui le noyau dur des djihadistes bénéficiant de sauf-conduits au nom des libertés.

L'Internet et les réseaux sociaux n'ont fait qu'amplifier le phénomène, avec des milliers de sites web de prédications religieuses, avec leurs foires aux questions, des questions que le jeune tunisien moyen pose sur des points aussi banals que de la manière de s'accoutrer.

Des solutions, il y en a certes

Pour renverser la vapeur, il faudrait songer à faire ressusciter l' "Université Zitounienne", la doter des moyens et des ressources pour retrouver son lustre d'antan, quand nos doctes allaient professer dans le vaste monde arabo-islamique, un islam tolérant, juste et conciliateur.

À nos futurs Oulémas incombe la noble mission d'encadrer les jeunes, des jeunes en quête de repères, en leur inculquant un islam tolérant et moderniste, afin de contenir une petite minorité de fanatiques, qui met à mal nos valeurs: sans oublier les 100.000 qui quittent les écoles chaque année, une proie facile pour les ennemis de la Tunisie.

Tout commence par les lieux de culte et les mosquées, dont une bonne partie est encore entre les mains de radicaux endoctrinés par les dictatures des pays du golfe, en passant par les institutions de l'enseignement.

Désormais, le char de l'État n'accepte plus d'être conduit d'une main hésitante, il est temps de sévir ou de changer de conducteur.

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.