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Le Bonheur est supérieur à la vie

Publication: Mis à jour:
FRANOIS TRUFFAUT
Bertrand Rindoff Petroff via Getty Images
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Un texte-fiction en hommage au cinéma de François Truffaut (qui était un signataire du Manifeste des 121, le 6 septembre 1960, appelant au droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie), Michelangelo Antonioni, Ingmar Bergman, Wong Kar-Wai et au cinéma algérien des années 60 et 70.

Il ne ferma pas l'œil de la nuit. L'insomnie, sa vieille maîtresse était fidèle au rendez-vous. Il revit un montage du film de sa vie, tourné au ralenti, en travelling arrière avec une steadycam, éclairé par la lumière de Josef Von Steinberg dans sa période américaine, comme dans les histoires de l'oncle Sam Peckinpah, qui avait filmé au ralenti la mort au travail.

Par-delà les nuages et le silence, il y a les images de François Truffaut, Michel Angelo Antonioni et Ingmar Bergman, les seuls cinéastes qui ont peint sur une pellicule Fuji, l'amour pour leurs femmes-actrices. Ils ont pris un dernier plan-séquence, pour rejoindre le Maestro Federico Fellini sur la planète du cinématographe.

Il se rappela de son dernier voyage à New York City et de la bande musicale qui accompagna son carnet de route, diffusée en permanence par son iPHONE 6 dans ses paysages intérieurs.

Elle était composée de "Enfant de la ville" de Grand Corps Malade, "Mister Tambouriman" de Bob Dylan, "Ruby Tuesday" des Rolling Stones, "Hips don't lie" de Sakhira, "Unfaithful" de Rihanna, "America" de Razor Light, "Romeo and Juliet" de Dire Straits, "Secret Garden" de Bruce Springsteen, "Runaway" des Corrs, "Stay" de U2, "Mysteries"de Beth Gibbons, "It's raining again" de Supertramp, "Always" de Jon Bon Jovi, "Avec le temps" de Léo Ferré, "Les marquises" de Jacques Brel, "Come away with me" de Norah Jones, la musique du film "Mission" d'Ennio Morricone, le thème "Camille" de George Delerue et le générique du film "Le Mépris" lu par Pierrot Godard .

Ses longues nuits d'errance dans les rues de Manhattan, à la recherche d'une princesse du jazz blues nommée Norah Jones, qui s'était perdue dans ses Blueberry Nights du road movie du dernier timonier aux lunettes noires Wong Kar-Wai, sont tatouées à jamais en technicolor sur les écrans de sa mémoire.

my blueberry nights

Il connut aussi l'Avventura, dans sa ville natale, un jour d'éclipse.
La dernière fois qu'il revit Djamila, c'était dans la ville blanche, par une belle journée de printemps, elle lui avait donné rendez-vous à la faculté de lettres de l'ancienne université coloniale.

C'était là qu'il l'avait rencontrée pour la première fois, des années auparavant, dans les cris, les tumultes et les gaz lacrymogènes d'une manifestation d'étudiants contre les dragons noirs de la pensée unique et la police politique. Il avait le visage masqué par un chèche noir et les matraques des CRS qui le poursuivaient jusqu'à l'entrée de l'université.

Deux mains aux longs doigts fins lui tendirent un mouchoir imbibé de vinaigre pour neutraliser les gaz lacrymogènes. Il enleva son chèche, à travers ses yeux remplis de pluie, il dit merci à une étudiante, à la silhouette longue et fine, dessinée à l'encre de chine.

A partir de ce moment, elle devint le personnage principal de son destin, une promesse de bonheur, et plus tard l'héroïne de ses films.

lavventura

Un jour, elle partit seule, écrire une suite à sa vie, dans le vieux pays où François Truffaut est né.
Cela fait des années maintenant qu'il naviguait comme Ulysse, coiffé d'un chapeau noir, sur l'océan de l'exil.

Il écrivait souvent des e-mails à Djamila, comme des bouteilles qu'il jetait dans la mer de Google, pour lui dire, que le temps est un tueur à gages qui assassine les promesses de bonheur, et qu'il avait enfin compris pourquoi Ulysse était revenu à Ithaque, après vingt années d'exil. Ulysse revint juste pour tuer les prétendants, revoir Pénélope, et garder le souvenir de Nausicaa qui est l'unique amour de sa vie.
Les dragons noirs de la zone verte avaient séquestré ses films dans les labyrinthes froids et humides de la censure. Dieu, le fracas que font chaque jour ses images emmurées, dans son cerveau, vingt-quatre fois par seconde.

Il rendit une visite à Djamila à Etretat en Normandie. C'est là, qu'elle vivait avec son petit garçon et un éternel mari absent. Elle vint l'attendre sur les quais de la gare de Rouen, là où naissent et finissent les histoires d'amour au cinéma.

Ce fut une brève rencontre.
Entre cris et chuchotements, en fondu enchaîné, elle lui raconta l'histoire de sa nouvelle vie entourée de barbelés, qui se déroule désormais sur un vieil écran bleu, où il pleut tout le temps. Comme dans les vieux films en noir et blanc, gardés jalousement par Boudjema K dans les rayons de la cinémathèque d'Alger.

Elle le prit en photos sur les collines d'Etretat, coiffé de son chapeau noir.
Il lui offrit le dernier livre de Milan Kundera et son chapeau noir.
Il reprit un train de nuit, qui comme dans la nuit américaine, ne s'arrête jamais dans les gares. Il rentra chez lui à Gand, dans les brumes du plat pays, balayé par le vent du Nord et la bande son des chansons de Jacques Brel.

la nuit américaine

L'aube arriva enfin. Il sauta rapidement de son lit, s'habilla et sortit de la résidence en emportant un lourd bidon de plastique, rempli d'un liquide rouge.

Il avait neigé toute la nuit, l'immense parc situé en face de chez lui était recouvert par une neige poudreuse et le silence de l'hiver. De temps en temps, le vent du nord faisait gémir les feuilles des arbres centenaires. Cette image lui rappela une scène de "Blow up", le meilleur tableau de Michelangelo Antonioni.

Il s'assit sur un banc, en face de la fontaine du parc, dont l'eau avait gelé. Il s'aspergea lentement et doucement avec l'essence contenue dans le bidon en plastique.

Il récita, à voix haute, en anglais américain, le poème "The Peace of Wild Things" de Wendell Berry.
Il sourit, alluma une cigarette, tout en pensant au dernier message qu'il avait laissé à Djamila sur la boite vocale de son téléphone portable, au moment où le train de nuit quittait la gare de Rouen : "Le bonheur est supérieur à la vie...".

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