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Visite de M. Essid au siège d'Ennahdha: la tentation de l'État partisan ?

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L'initiative prise par le chef du gouvernement Habib Essid d'aller à la rencontre du plus important parti de sa coalition en son quartier général est pour le moins surprenante, emportant nombre de questions sinon d'affirmations avec des supputations pouvant se révéler problématiques en ce délicat moment.

Visite en termes de reddition?

Stratégiquement, ce moment est défini comme temps de guerre contre le terrorisme physique; or, ce dernier prend source dans le terrorisme mental, et le parti islamiste n'a pas rompu totalement avec une telle variante terroriste. Ce qui ne le sera qu'en déclarant illicite le jihad mineur et en osant prendre des meures de droit salutaire en termes d'état civil, de libre commerce et de libertés privatives.

Aussi, temps de guerre oblige, c'est de reddition à l'ennemi, devenu ami, que se lira forcément le déplacement au QG d'Ennahdha du représentant du parti majoritaire.

Les choses sont plus complexes, toutefois. Quelle que soit la gravité de la crise en Tunisie, elle n'est que dans nos têtes, l'ennemi n'étant qu'un ami dont on ne veut pas. L'histoire nous apprend que les moments de gravité extrême sont inévitables et éphémères, mais nécessaires aussi, sinon salutaires, pour le passage d'un paradigme à un autre.

C'est de cela qu'il s'agit en Tunisie qui ne peut plus être gérée comme l'État de papa d'antan, la loi en cours étant celle de la fraternité, c.-a.d. une horizontalité remplaçant la verticalité du paternalisme.

Toute nouveauté nécessitant du temps pour s'imposer, cela induit en erreur certains empressés; et d'aucuns croient alors que les frères dont il s'agit sont religieux. Ce qui fait ces derniers profiter de la tendance vers plus de spiritualité pour imposer leur religiosité obsolète.

Ratio bénéfices/inconvénients

Que cherche M. Essid? Quel message veut-il passer? Quel intérêt en attend-il malgré le risque encouru? Celui-ci serait-il moindre, l'autorisant à le courir en application du sacro-saint ratio avantages/inconvénients?

Que la première tête de l'Exécutif selon la Constitution, contrairement à son style habituel, ose un tel affichage insolite suppose bien qu'elle en attend un bénéfice important.

Se faire photographier aux côtés du chef du parti entouré de ses principaux dirigeants dans le siège même de ce parti n'est pas anodin; à défaut de reddition, c'est une offensive commune ou aux arrières assurées que cela préfigure.

Les augures annoncent une politique dont on officialiserait bientôt la mise en route, faite d'un style nouveau de la présidence du conseil, offensif, provocateur même. Ce serait l'assurance du soutien indéfectible qu'il serait venu quérir chez Ennahdha qui ferait le socle des mesures douloureuses attendues. Mais lesquelles ? Et douloureuses pour qui ?

Outre un tel message privé aux conséquences publiques énormes pour les sympathisants du parti Ennahdha, qu'a voulu encore M. Essid ? Fin politicien, il est connaisseur de la politique politicienne, n'ignorant rien de l'art de simuler et de dissimuler, d'avoir plusieurs fers au feu.

Il paraît, pour le moins, vouloir affirmer son autorité. Il apporte ainsi un démenti à ceux qui douteraient de la solidité de son pouvoir. Satisfaisant le principal soutien du gouvernement, M. Essid est aux commandes et y restera bien qu'il ne dispose pas de la totale adhésion du parti majoritaire.

Travail du négatif

Cela semble être l'intérêt majeur de l'audacieuse initiative de M. Essid, calculée pour que ses retombées négatives soient minimisées à l'extrême, ayant lieu en plein été.

Car sa négativité n'est pas que supposée; mais M. Essid est connaisseur de la dialectique hégélienne où le négatif travaille aussi, pouvant se résoudre en positivité.

En l'occurrence, le négatif apparent est de paraître accréditer le retour de la dictature dédoublée par l'absolutisme moral des islamistes. Son œuvre hégélienne est que le président du Conseil a tout loisir de reprendre l'antienne du compromis historique et la nécessité de la politique d'entente supposant le recours aux valeurs avérées de tous bords politiques, tous horizons idéologiques.


Ainsi, tout semble paré pour la grande offensive de la rentrée du lion de la Kasbah, assuré de ses arrières et du soutien indéfectible des deux gourous actuels de la politique.

Pour une politique arc-en-ciel

Là où la surprise avec son lot de désagréments reste de taille, c'est que l'offensive projetée risque d'avoir moins d'envergure qu'elle n'en annonce en se gardant de révolutionner la pratique politicienne, se réduisant à une simple tactique partisane interne, une opération de police dont l'objectif principal serait de remettre l'ordre au parti majoritaire divisé.

C'est assurément la raison principale de l'événement de l'été : haro sur les dissidents au sein de Nidaa Tounes quitte à donner à Ennahdha ce qu'elle exige en prestige de reconnaissance d'un poids purement virtuel. En effet, Ennahdha n'est qu'un colosse aux pieds d'argile, vivant sur la croyance erronée de sa force.

Privilégiant ainsi l'intérêt du parti à celui de la patrie, la politique projetée risque de se vider de tout intérêt. Or, la Tunisie a besoin de mesures audacieuses, dont la symbolique est forte, s'attaquant aux freins bloquant l'inconscient collectif et viciant l'imaginaire populaire.

C'est une politique arc-en-oeil qu'il faut à notre pays, en référence à la mesure phare qu'elle supposera. En voici les principales mesures :

  • abolir l'article 230 du Code pénal, assise d'une homophobie anti-islamique, reliquat du protectorat; ce serait d'autant plus éthique que M. Ghannouchi s'est engagé dans ce sens;
  • dépénaliser la consommation du cannabis comme le recommandent les instances les plus sérieuses en tant que seul moyen efficace contre la toxicomanie et les organisations maffieuses;
  • criminaliser le jihad mineur désormais obsolète, l'islam n'admettant plus que le jihad majeur;
  • décider la liberté du commerce d'alcool, l'islam la garantissant et n'interdisant que l'ivresse; les textes actuels sont à abroger, car illégaux, traduisant une mentalité coloniale et en rupture avec la réalité du pays;
  • annoncer une réforme de la législation successorale instaurant l'égalité entre les sexes; ce que n'interdit nullement l'islam correctement interprété ainsi que l'a fait Bourguiba pour la femme. C'est d'ailleurs le prolongement nécessaire de cette oeuvre à laquelle son supposé continuateur, M. caïd Essebsi, ne saurait échapper sauf à se renier.

Voilà ce qu'impose l'initiative controversée de M. Essid pour ne pas relever de la basse politique. C'est d'autant plus impératif que la loi sociologique démontre que lorsqu'une structure a la certitude de courir un risque quant à sa pérennité, elle viole ses fondamentaux. Qu'on rompe donc avec la politique à l'antique actuelle en la transfigurant en poléthique !

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