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Sauver d'urgence la jeunesse tunisienne!

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Les morts absurdes dans les rangs de la jeunesse tunisienne ne se comptent plus. On en a déploré encore une à El Menzah 6 du fait de lois immorales se prétendant morales.

Toiletter la législation nationale de tels textes scélérats doit être l'une des priorités du nouveau gouvernement. Voici, dans ce sens, quelques atouts dont on ne saurait se passer dans tout futur jeu politique pertinent.

Atout de la jeunesse

Le choix du futur chef de gouvernement semble d'ailleurs donner, à raison, une bonne indication sur le nécessaire rajeunissement de la classe politique, et du coup l'intérêt à porter à la déplorable condition de la jeunesse plus que jamais en détresse.

Aussi, cela doit se traduire par un plan de sauvetage des jeunes dont il faut admettre le droit à vivre librement leur vie. En effet, sans une jeunesse bien dans sa peau, rien ne sera réussi dans ce pays.

Pourtant, il ne semble pas que ce soit la motivation première du choix du nouveau locataire de la Kasbah qui porterait plutôt sur l'importante question de la décentralisation poussée, devant être la priorité des priorités en Tunisie. Ce qui est censé et judicieux, il faut le reconnaître, car il n'est plus aucun futur pour l'État de droit sans une démocratie locale et participative.

Toutefois, on sait parfaitement bien qu'une telle réforme prendra forcément du temps pour réussir à débarrasser la gouvernance actuelle de ses mauvaises habitudes centralisatrices incrustées depuis si longtemps. Ne serait-ce que par la force de l'habitude, cela pourrait même demander une éternité si l'on n'agit pas, par ailleurs, pour activer la transformation des mentalités.

Atout du mental

Ne nous leurrons pas! Il ne sera pas possible de guérir rapidement les plaies dont souffre le pays et à leur tête le chômage qui fait des ravages dans les rangs de la jeunesse.

Quel que soit le plan de sauvetage à ce niveau et son ambition, il ne peut avoir de résultats ni immédiats ni suffisants pour traiter ce fléau sans mental préparé à un tel changement nécessaire.

Car la situation est critique dans le pays au niveau des comportements ; et on sait parfaitement bien que c'est le mental qui les commande ; or, l'imaginaire populaire et l'inconscient collectif sont pollués par une conception rigide et des pratiques liberticides qu'impose l'environnement légal et moral.

Aussi, si l'on veut vraiment réussir la gageure inévitable de la revitalisation politique par la décentralisation et le redressement économique par la remise au travail, il importe -- c'est même l'impératif catégorique absolu -- que les lois encadrant de tells libertés nouvelles soient justes et souples, axées sur une liberté citoyenne avérée.

Sinon, elles ne feront qu'enrayer la réussite de la nouvelle politique par une rigidité aggravée d'une inévitable dogmatique moralisatrice, transformant la liberté en abus et l'ordre désiré en chaos qui sera alors encore plus grand que celui dont nous souffrons déjà du fait d'un environnement de lois de contrainte obsolètes d'un autre temps.

Pour meubler le temps nécessaire et indispensable à réussir le nouveau défi de la gouvernance, il importe donc d'agir en amont sur les textes législatifs qui constituent de véritables et redoutables freins à toute réforme, rendant le mental rétif au moindre changement.

En Tunisie, se voulant pourtant un État de droit, ce sont des lois injustes et même illégales, car abolies par les acquis de la constitution en termes de droits et de libertés, qui figent le mental sur une conception antidémocratique de la société.

Atout de lois justes

Tout en engageant les réformes lourdes et impératives dans les domaines politique, économique et social, et en attendant leurs résultats, il faut donc agir sur le mental pour l'y préparer. D'autant mieux que notre jeunesse n'attend plus !

Déjà, les plus désespérés et/ou embrigadés idéologiquement ont choisi la formule la plus exécrable du rejet de la société et de l'État : le terrorisme. C'est criminel, certes, mais cela a des causes qu'on évite soigneusement de traiter.

Et il y a encore plus criminels : ces directeurs de conscience, directs ou indirects, de ces jeunes qui les ont encouragés et/ou aidés à sauter le pas vers l'horreur absolue ! De tels vrais criminels restent intouchables, continuant leur sale besogne à bas bruit.

Que fait-on, cependant? On encourage les plus paisibles des jeunes au suicide. Ainsi, avant-hier, un jeune gay d'à peine 20 ans a attenté par deux fois à sa vie ne résistant plus à l'atmosphère homophobe étouffante dans le pays. Et hier donc, un autre jeune, à peine bachelier, est mort à El Menzah 6 des suites d'un harcèlement odieux de la part du voisinage au nom de la moralité.

Pourtant, il n'a fait de mal à personne ce pauvre bachelier, n'ayant tout juste voulu que vivre sa sexualité librement avec une amie de son âge dans un pays dont les lois font crime du sexe qui est à la base de la vie pourtant. Comment une société peut-elle vivre sainement si elle prive ses jeunes de leur droit naturel et constitutionnel à une vie privée libre et protégée?

Atout de la libre vie privée

Un tel accident -- que d'aucuns ont qualifié de suicide -- ne peut cesser que si les autorités se décident enfin à agir en empêchant ses causes. Car ce n'est pas la pudibonderie de la société qui est responsable de la mort de ce jeune qui n'a fait que vivre normalement, répondant à son instinct d'être sexué. Ce sont les lois faussement morales qui en sont la vraie cause ; elles encouragent une hypocrisie sociale et morale dans une société qui n'a jamais été à la base conservatrice.

Toutes les récentes études sociologiques montrent bien que l'esprit populaire du pays est libertaire, le Tunisien n'affectant la pudibonderie et la religiosité que sous la contrainte légale et morale, par peur du bras séculier et ses lois rétrogrades ainsi que les violences tolérées en haut lieu des milices des fausses bonnes moeurs.

Si le nouveau gouvernement veut vraiment obtenir des résultats immédiats dans la société, il n'a que le choix de commencer à agir sur ce qu'il peut modifier le plus rapidement avec une garantie de résultats immédiats.

Il doit avoir le courage d'entamer sans plus tarder une réforme législative devenue inévitable, notamment en abolissant -- ou suspendant pour le moins -- les lois scélérates qui restreignent les libertés privatives au nom de la religion et de la morale, en faisant une lecture caricaturale.

Car la foi en islam est une affaire privée entre Dieu et ses fidèles, et elle ne regarde personne. De plus, notre religion protège la liberté privée, et ce même dans le cas d'impiété, seul Dieu étant apte à juger le comportement de piété ou d'impiété du fidèle du moment qu'il ne concerne que sa personne ou une relation avec une autre personne majeure et consentante.

Dans le cas du drame d'El Menzah 6, l'origine du malheur semble avoir été la dénonciation à la police par une voisine de ce qu'elle a jugé immoralité et illégalité flagrantes de la part du jeune ; or, c'est ce qu'on s'évertue officiellement à faire accroire à la société.

Faut-il, pour la vérité, rappeler que la loi tunisienne -- qui est loin d'être un modèle de vertu -- ne criminalise la relation sexuelle entre adultes consentants que s'il y a adultère et sur dénonciation de l'un des époux concerné ou en l'absence de pardon de sa part.

En attendant la réforme d'envergure en matière de lois régissant la vie privée, pourquoi ne pas rappeler une telle réalité tout en appelant à la tolérance et au respect mutuel ? Ne se targue-t-on pas de se référer à une religion tolérante? N'est-ce pas une façon de démontrer sa sincérité ainsi que la véracité d'une telle tolérance islamique?

De plus, on ne doit pas oublier que si l'adultère a été interdit par la loi religieuse, c'est bien dans le but de la protection de la famille, et surtout de la filiation, en un temps où c'était la meilleure façon de procéder. Or, aujourd'hui, une telle gestion de l'intérêt familial est devenue pernicieuse, car elle entraîne justement l'effet contraire; et dans ce cas, c'est l'islam lui-même qui impose de ne plus appliquer la règle devenue mauvaise.

Aussi, protéger la famille et les enfants de nos jours, c'est protéger la vie privée et encourager l'entente et la tolérance entre époux, non la haine et l'intolérance !

Atout de la souveraineté nationale

Voilà à quoi doit s'attaquer sans plus tarder le gouvernement : une réforme législative sur des questions sensibles qui ont l'apparence de n'avoir nulle importance alors que c'est le noeud gordien à couper. C'est que l'effet de ces questions est grand et profond sur la vie quotidienne de la société et tout ce qui empêche que le Tunisien soit bien dans sa peau, et donc apte pour un État de droit.

Un tel État de droit se doit être celui des lois justes et souveraines pour limiter sinon bannir les drames absurdes ; or, à l'origine de nos drames absurdes, il y a une législation scélérate qui n'a d'islamique que la forme, étant issue d'une lecture judéo-chrétienne léguée par le colonisateur et confirmée par la dictature déchue.

Réformer immédiatement cette législation obsolète, c'est donc servir la souveraineté réelle du pays. C'est aussi dépolluer le mental du Tunisien de tous ses freins l'empêchant de vivre sereinement sa vie en acceptant l'autre tel qu'il est, ce qui est la base même de la démocratie, ce vivre-ensemble des uns les autres avec leurs différences qui font la vraie richesse du pays.

Il est donc fatal de réformer notre conception immorale de l'offense à l'ordre public et aux bonnes mœurs, cette violation caractérisée du droit et de la religion vraie; ainsi agira-t-on pour avoir un citoyen plus respectueux des lois, bien motivé à travailler et à servir sa patrie. Car la loi qu'il renie aujourd'hui n'est qu'une légalité illégitime qui le brime et l'empêche de vivre sa propre vie. Ce qui l'amène à ruser pour vivre, être hypocrite, rejetant des lois ni justes ni morales.

En reconnaissant le droit citoyen à la dignité à travers des lois respectueuses de la vie privée, on revitalisera fatalement la souveraineté populaire manifestée d'abord et avant tout par des droits et des libertés dans tous domaines, à commencer par celui de la vie privée. Et c'est le droit qui fonde l'obligation citoyenne.

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