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Retraite: Absence de patriotisme syndical et de logique gouvernementale

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Être patriote, aujourd'hui en Tunisie, c'est se mobiliser pour le salut de la patrie, et ce quel que soit l'âge et la condition de qui est en mesure de servir son pays. Le Tunisien doit se sentir un soldat au front.

C'est l'esprit de la loi qui entend reculer l'âge de la retraite et que le gouvernement peine à faire admettre par le puissant syndicat UGTT pour de vaines raisons dogmatiques, sinon politiques, n'ayant surtout nulle fibre syndicale. Or, le syndicalisme en Tunisie a toujours rimé avec patriotisme. Sauf depuis peu!

En effet, le syndicat UGTT ne cesse de s'opposer à une loi qu'impose la situation du pays; son attitude négative dessert et le syndicalisme et la patrie. Toutefois, outre le syndicat, le gouvernement a aussi quelque responsabilité en la matière, n'ayant pas adopté une bonne stratégie sur la question.

Quand le syndicalisme tunisien dessert la patrie

Rappelons d'abord que les syndicalistes en France ou en Belgique, des pays aussi soucieux de l'intérêt des travailleurs sinon encore plus que les nôtres, n'ont rien eu à redire pour que l'âge de la retraite soit fixé à 65 ans dans le premier pays et 67 ans dans le second. Nos syndicalistes seraient-ils autrement plus patriotes et bien plus soucieux des intérêts syndicaux que leurs homologues français et belges?

On le sait pourtant, en Tunisie, le syndicalisme tel qu'il a été incarné par Farhat Hached, référence absolue en la matière, est d'abord un patriotisme; sinon il n'est que basse politique. Et il le serait devenu, car l'intérêt du pays impose, aujourd'hui, le passage obligatoire et rapide à un âge de retraite repoussé à 65 ans.

Au nom de quel intérêt notre premier syndicat se refuse-t-il à une telle fatalité synonyme de salut de la patrie? Il ne peut avancer sa mission syndicale nourrie de la fibre patriotique qui est ici inexistante puisque c'est l'intérêt même de la patrie qui commande de soutenir la loi qu'il combat.

Notre pays étant au plus mal, il a le plus besoin de compétences, d'autant plus qu'elles sont devenues rares dans une administration sinistrée depuis qu'elle a été remplie d'incompétences notoires du temps de la troïka, au prétexte de la fallacieuse justice transitionnelle. Cela n'a même pas réparé des injustices réelles, n'ayant servi à certaines parties idéologiques qu'à caser leurs recrues, dont des repris de justice même (on en a compté dans le ministère que je connais le mieux, en ayant fait partie, celui des Affaires étrangères).

Le pis est qu'on cherche actuellement à vider nos administrations de ce qui leur reste de compétences au prétexte de l'atteinte de l'âge de la retraite maintenu à 60 ans pour laisser la place libre aux incompétences recrutées à tour de bras par la troïka. Ainsi sinistre-t-on encore plus cette Fonction publique désormais malade alors qu'elle était et doit rester l'ossature de l'État. Comment l'UGTT se rend-elle complice d'un tel complot qui ne se cache même pas dans son terrible méfait pour l'avenir du pays?

La situation catastrophique du pays impose qu'on ne doive plus, non seulement démobiliser au prétexte d'atteinte de l'âge de soixante ans les compétences avérées, mais de les maintenir impérativement en activité au-delà de cet âge si elles le demandent. C'est d'ailleurs ce que permet la loi actuelle qui gagnerait à être renforcée et non restreinte dans son application comme l'a fait le chef du gouvernement actuel par une circulaire malvenue adoptée aussitôt qu'il a été investi dans ses fonctions.

Quand le gouvernement ne sait pas défendre sa loi

Ce qui est regrettable, c'est que le gouvernement en place semble céder à la vicieuse conception du syndicalisme telle qu'incarnée désormais par des syndicalistes plus politisés que syndiqués, étant loin du vrai syndicalisme, ne se gardant pas d'être idéologiquement orientés.

Le gouvernement ne semble pas savoir comment contrer efficacement et sérieusement la pratique vicieuse actuelle des syndicalistes desservant les intérêts et de la patrie et du syndicalisme.

En effet, tout bon juriste et tout fin politicien savent qu'une loi même non encore votée emporte des engagements à honorer autant du fait de son texte formel que de son esprit encore plus contraignant, même s'il reste à l'état informel, n'étant pas voté. La première condition du succès est donc de se persuader que l'esprit d'une loi peut et doit s'appliquer même en l'absence du texte formellement adopté du moment que sa validité s'impose.

Et une telle validité ne doit pas être limitée aux considérations strictement juridiques et techniques, mais au nom de la justice et de l'intérêt général poursuivi par la loi qu'on n'arrive pas à faire passer pur des raisons de politique politicienne.

L'esprit d'une loi préexiste à la loi puisqu'il la matérialise. Aussi, sauf à verser dans du juridisme stérile, ce qui ne se fait plus ou alors juste pour tromper, ou pratiquer du similidroit, rien n'empêche qu'une orientation stratégique formalisée par un projet de loi ne soit mise en application même avant que la loi ne soit déjà votée.

C'est d'autant plus impératif qu'en matière de retraite, on a déjà deux projets de loi, le premier ayant même été sur le point d'être voté; mais ni le premier ni le second ne sont appuyés par des actions politique à bon escient de nature à les renforcer, en garantir le vote par le gouvernement.

Comment? En appliquant l'esprit de la loi, et de manière extensive, par l'utilisation des instruments juridiques existants en conformité, et par anticipation, avec l'esprit de la loi qu'on peine à faire accepter. Ce qui la renforcera et aidera à son aboutissement.

Exemple de la loi sur la réconciliation administrative

On l'a d'ailleurs vu récemment avec la loi de réconciliation administrative qui, malgré ses incorrections juridiques et ses contradictions mêmes avec les dispositions constitutionnelles, a bien fini par être votée, promulguée et entrée en vigueur.

On doit cela à la clairvoyance du président de la République qui a su distinguer l'intérêt général devant s'imposer à tous, y compris à une vision caricaturale du droit, car réductrice, et l'intérêt partiel dogmatique et même partial, fût-il théoriquement justifié. À la condition que cette loi soit appliquée extensivement.

Pour être en phase avec ses intentions de servir la patrie à travers sa loi sur la retraite combattue à tort par le syndicat et les partis qui ont intérêt à ce que l'administration reste dans sa léthargie actuelle, le gouvernement se doit d'appliquer par anticipation l'esprit de la loi qu'il projette de faire voter, du moment qu'il l'assume. Il peut d'autant mieux le faire que c'est au nom du salut de la patrie et que c'est en accédant sans restriction au désir de toute compétence avéré ayant vocation à servir le pays et souhaitant le faire.

On ne doit ainsi plus refuser dans l'esprit de la circulaire précitée le maintien en activité de ces compétences dans la fonction publique au-delà de 60 ans. C'est l'exception qui doit être la règle, soit le départ à 60 ans et le maintien d'office jusqu'à 62 ans et même, si telle est la volonté de la compétence, jusqu'à 65 ans. Voilà comment on peut agir pour hâter le vote de la loi sans offenser ni le droit en une saine compréhension ni négliger ce qu'impose l'intérêt du pays.

Bien mieux, dans l'esprit du texte ayant été accepté par l'UGTT, avant sa spectaculaire et malheureuse rétractation, on doit même aller jusqu'à autoriser les agents compétents ayant dépassé déjà la retraite de deux ou trois ans, mais ne la réclamant pas, souhaitant continuer d'exercer, à rester dans l'exercice actif surtout s'ils en avaient été écartés abusivement. Or, on en compte des cas bien éloquents, dont je suis une illustration éloquente, n'ayant pas trouvé encore solution pour excès de juridisme sinon d'abus de droit.

En un mot, surtout depuis la loi sur la réconciliation administrative, le gouvernement doit réintégrer dans leur corps d'origine et reconstituer leur carrière tous les agents publics dont la valeur et la compétence sont reconnues et sont plus que précieuses pour le pays. Non seulement sa crédibilité l'impose, mais le salut du pays le commande aussi!

C'est ainsi et ainsi seulement qu'on donnera l'exemple insigne aux syndicalistes démagogues pour renouer enfin avec le vrai esprit d'un syndicalisme sain, guère plus vicieux comme il l'est devenu. L'anniversaire de l'assassinant du leader Hached y aidera peut-être.

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