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Requiem pour le hajj devenu commerce juteux?

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PILGRIM HAJJ
Muhammad Hamed / Reuters
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Les premiers pèlerins tunisiens sont en train de regagner le pays après avoir rempli ce qu'ils estimaient tous être leur devoir religieux du pèlerinage.

Or, au lieu de la joie et de la fierté légitimes qui accompagnait, par le passé, le retour de Mecque de nos pèlerins, un grand nombre parmi eux est déçu par les conditions dans lesquelles s'est déroulé ce rite. Ce qui n'est pas pour étonner puisque ce n'est pas nouveau, les précédentes saisons les ayant connues, et bien pis encore.

Les récriminations ne manquent pourtant pas cette année, mettant en cause non seulement les autorités saoudiennes, mais aussi les nôtres qui sont complices de ce qui est devenu un commerce juteux pour le régime wahhabite. Or, cela viole et l'esprit de ce rite et les fondements de l'islam où la piété n'a que faire de la vénalité marquant de plus en plus le hajj.

N'est-il pas temps de faire le requiem d'un tel dévergondage du pèlerinage en pur commerce, se faisant en plus au profit d'une hérésie, ne faisant même pas partie des mouvements sunnites reconnus en islam tel que rappelé récemment à Grozny?

Le hajj de la kermesse à la foire

La tradition du départ au hajj est demeurée une véritable kermesse populaire, le voyage aux lieux saints ayant gardé son aspect d'acte saint majeur, l'oeuvre d'une vie. Aussi le retour des lieux saints est toujours une fête avec le prestige du titre.

Cependant, comme on l'a déjà noté, de plus en plus de nos pèlerins, cette année comme les précédentes, sont tristes et déçus, sinon en colère; leur voyage, supposé de pure piété, n'est plus à la hauteur des attentes.

On ne parle plus de la mauvaise organisation, des mauvais traitements, de la saleté et du manque flagrant d'hygiène; on ose évoquer un vrai calvaire; et on entend désormais se plaindre, porter plainte aussi bien contre les autorités tunisiennes que saoudiennes.

C'est que le hajj est devenu une véritable foire au sens trivial du terme. On sait, qu'outre l'endroit bruyant où règne le désordre, ce mot, en usage familier vieilli, veut dire diarrhée. Que dire d'autre quand certains pèlerins ont fait état de l'obligation dans laquelle ils se sont retrouvés de devoir se passer d'aller aux toilettes deux jours durant?

Ne serait-ce pas là un juste retour des choses, puisque le pèlerinage était bien une foire du temps de l'Antéislam? Elle permettait aux tribus de la Mecque de vivre et de prospérer; c'est le cas aujourd'hui pour le régime wahhabite.

Le hajj en pur commerce

Ce régime qui n'a rien à voir avec l'islam authentique a ainsi transformé le hajj en manifestation purement commerciale. Il se soucie donc bien plus des rentrées de devises avec la venue des pèlerins que de veiller à ce qu'ils s'acquittent au mieux de leur acte majeur de piété.

Ainsi, il oblige les États musulmans à organiser des venues selon un calendrier approprié pour maximiser les dépenses dans le royaume puisque le voyage du pèlerin dure pratiquement un mois au lieu des quelques jours que prend le vrai pèlerinage. Les jours d'avant et d'après sont ainsi propices au shopping.

Bien mieux, alors que le coût du voyage est en augmentation exponentielle, la qualité de l'accueil est en régression. Nos pèlerins n'ont ainsi pas eu droit à des camps de superficie adaptée à leur nombre à Mina. On parle même d'humiliation, et qui ne concerne pas que les pèlerins de Tunisie.

Dans le même temps, les autorités saoudiennes soignent une catégorie bien particulière de pèlerins, une sorte de VIP du hajj, ceux qui payent des sommes incroyables pour avoir droit à un luxe qui est de nature à rendre nul leur pèlerinage du point de vue strict de l'éthique musulmane. On a ainsi vu sur le Net les images de ces camps honteux d'un hajj devenu une pure vénalité.

Revenir au vrai islam

Si les autorités tunisiennes se sont décidées enfin à prêter attention à l'aspect immoral qui prévaut autour du hajj, il ne leur suffira pas de se focaliser tout juste sur les aspects matériels qui dépassent largement leur seule responsabilité, étant pour l'essentiel de la compétence du pays hôte du pèlerinage.

Au-delà de l'impérative plainte aux autorités saoudiennes d'un tel dévergondage de l'esprit du pèlerinage, ce qu'elles doivent faire est d'appeler à ce que le hajj, dans le futur, ne relève plus de la seule responsabilité du royaume saoudien étant une affaire qui concerne tous les musulmans.

Une autorité indépendante constituée de représentants de tous les pays musulmans devrait être en charge de ce cinquième pilier de l'islam. C'est la seule façon sérieuse en mesure de changer les conditions actuelles.

Dans cette attente, les autorités religieuses ne doivent plus être complices de l'altération actuelle du hajj en commerce; la religion l'interdit. Et c'est leur devoir impératif.

Elles doivent agir activement auprès du public tunisien pour lui rappeler le vrai sens du hajj en islam qui n'est pas une obligation absolue, étant conditionné par la capacité à s'en acquitter. Or, la capacité ne peut ni ne doit être entendue en termes financiers; elle est d'abord morale et éthique.

Que nos responsables, surtout religieux, osent donc rappeler ce que certains jurisconsultes n'ont pas manqué, au reste, de dire depuis longtemps : à savoir que faire le bien autour de soi, donner à manger aux pauvres, habiller et élever des orphelins, ou encore aider à construire des écoles et des hôpitaux vaut en piété nettement le voyage à La Mecque.

Au vu de la condition de pure opération de commerce à laquelle est réduit le pèlerinage en islam d'aujourd'hui, de tels actes de piété dépassent même le voyage à La Mecque dont le profit est personnel alors que les actes de piété évoqués profitent à toute la communauté. Or, l'islam est une religion de solidarité!

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