Huffpost Maghreb mg
Farhat Othman Headshot

Recette pour éviter à la Tunisie le chaos libyen

Publication: Mis à jour:

Le chaos en Libye concerne la Tunisie à plus d'un titre; il détermine même la suite de la transition dans le pays : la fuite en avant actuelle ou un sursaut salutaire d'union véritablement patriotique. Cela peut paraître utopique, mais c'est la seule parade utile tout en sauvegardant les apparences de la légalité.

Car la situation dans les deux pays n'est pas si différente. Dans les deux pays, on assiste à l'affrontement entre deux camps irréductibles aussi jusqu'au-boutistes l'un que l'autre tout en n'étant ni l'un ni l'autre véritablement représentatif d'un peuple, surtout en Tunisie, n'aspirant qu'à la paix et à la concorde. Seul le degré de cet affrontement diffère; mais on sait à quel point les choses peuvent évoluer pour finir dans le chaos.

À ce propos, notons que le chaos est étymologiquement la confusion qui précède la création du monde; elle précède même l'existence des Dieux dans la mythologie grecque. Qu'est-ce à dire donc sinon que le chaos où a sombré notre voisin et qui menace notre pays annonce forcément l'apparition de quelque chose de nouveau? Toute la question est de savoir quoi et dans quelles conditions la faire advenir dans les meilleures conditions.

Or, une crise majeure a permis l'année dernière à la Tunisie de mettre en place la formule prometteuse du Dialogue national supposant une entente totale entre les partis qui y ont adhéré et la remise du pouvoir à un gouvernement neutre de compétences.

Toutefois, les mauvais réflexes sont vite revenus et les compétences se dont vues réduites au rôle de spectateurs tandis que le pouvoir de la supposée défunte troïka a continué de régir le pays selon la méthode manichéenne pratiquée ces dernières années qui furent bien néfastes pour le pays.

Cela ne peut plus continuer ni non plus la comédie d'élections qu'on veut coûte que coûte tenir en des circonstances les moins favorables, surtout que le peuple les refuse, sachant d'antique sagesse que l'équipe au pouvoir ne cherche qu'à renouveler sa légitimité perdue et y a paré de la meilleure façon.

Le chaos qui menace notre pays des pires convulsions doit permettre le retour à l'esprit qui a donné naissance à l'idée du Dialogue national et en tirer toutes les conséquences qui s'imposent. Celles-ci supposent que les responsables politiques décident d'arrêter leurs querelles suicidaires et laissent le gouvernement de compétences gouverner.

Seule l'auto-dissolution d'une assemblée devenue illégitime le permettra, et ce après avoir procédé au remplacement de l'actuel président de la République par une personnalité nationale estimée et neutre. C'est qu'aussi bien l'assemblée que le président actuel ne font qu'attiser les divisions dans le pays en s'adonnant à une politique politicienne des plus exécrables, périlleuse désormais pour le salut du pays.

Respecter un tel salut implique aussi de suspendre les processus électoraux, les remettant à plus tard, car on ne peut raisonnablement organiser des élections fiables en état de guerre globale contre le terrorisme. Or, la menace terroriste ne disparaîtra pas tant que le climat politique demeurera aussi délétère qu'aujourd'hui.

En effet, ainsi que l'a soutenu judicieusement le professeur Kaïs Saïd, le terrorisme en Tunisie est soit plus fort que l'État, ce que nulle personne raisonnable ne peut imaginer, soit il est un terrorisme d'État; or, le simple fait d'avoir à émettre une telle hypothèse est déjà trop grave.

La meilleure façon de la réfuter est que les partis déclarent et affichent sans plus tarder leur union pour le salut du pays autour du gouvernement de compétences auquel les attributions du président de la République ainsi que le droit de légiférer doivent être confiées provisoirement par l'assemblée lors d'un votre unanime de sa part avant de s'auto-dissoudre.

Il lui appartiendra aussi, outre la suspension des élections, à déléguer au Dialogue national la mission de constituer sous sa supervision une commission composée exclusivement de juristes pour aider le gouvernement dans sa tâche législative exceptionnelle.

L'assemblée aura également la tache avant de se faire hara-kiri de charger l'ISIE de se pencher sur l'organisation prioritaire d'élections locales et régionales dès que la situation sécuritaire le permettra et selon un code électoral pour les municipales et les régionales que l'équipe juridique auprès du Dialogue national aura adopté d'urgence et qui devra impérativement opter pour un scrutin uninominal, seul adapté aux réalités tunisiennes.

Cette recette n'a rien d'utopique étant la seule en mesure de prémunir la Tunisie contre l'importation du chaos libyen tout en sauvegardant la légalité dans le pays. Or, contrairement à ce qu'affirment des âmes malintentionnées, ce ne sont pas des élections malvenues qui permettront le respect de cette légalité, car sous l'apparence formelle et trompeuse de son respect, elles pousseront le pays dans les pires convulsions qu'entraînera un retour vers la dictature avec une légitimité renouvelée pour un pouvoir ne croyant ni dans l'État de droit ni dans l'État civil, obligations éminentes d'une constitution qu'on tient à garder lettre morte.