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Quelle Tunisie pour 2016 ?

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Tout est forme et image, aujourd'hui; au point que le plus novateur des théoriciens de la postmodernité, Michel Maffesoli, a parlé de formisme. Une image peut ainsi être bien plus éloquente que les discours les plus pertinents, au point d' "imagifier" le monde, l'enchanter ou le désenchanter.

Si l'on avait à parler de l'image de 2015 qui résumerait la Tunisie à l'orée de l'année nouvelle, on dirait que c'est celle finalement retirée de la campagne controversée du Front populaire. Voilà un parti supposé de gauche qui verse dans la rhétorique islamiste au nom de l'enracinement dans la psychosociologie populaire !

Une telle image est à elle seule suffisante pour indiquer à quel point, face à une classe politique léthargique et à une société civile vaillante , mais usant de stratégie inadéquate, l'islamisme continue à progresser dans les mentalités alors que politiquement il est bien plus proche de la banqueroute.

Le rapport Jenkins en aurait rendu même possible l'annonce de la faillite sauf restructurations sérieuses et douloureuses pour les plus intégristes de ses hérauts, y compris les faux démocrates comme leur chef de file usant de double langage pour ne rien entreprendre.

Alors quelle pourrait être l'image à choisir à l'avance pour la Tunisie en 2016 à la veille de l'an VI de sa révolution ?

L'image astrale de la Tunisie

Pour ne pas déroger à la règle accompagnant les festivités habituelles malgré, ou à cause de la grisaille tant politique qu'intellectuelle, adonnons-nous au jeu assez prisé populairement qu'est l'astrologie. Toutefois, nous n'en usons pas dans son aspect dévergondé de divination, mais en nous référant à ce qu'on y appelle l'image astrale, dite aussi degrés de Charubel, attribuée à John Thomas alias Charubel, écrivain, médium, occultiste et voyant du XIXe siècle.

Définie par la date de naissance des individus, c'est-à-dire, leur signe astrologique, et le degré de placement du Soleil sur les 30 degrés de ce signe, cette image est censée correspondre à la destinée individuelle. Or, en astrologie, les États sont traités à l'instar des individus.

Pour cela, nous dirons que sa date de naissance est celle de son indépendance politique, soit officiellement le 20 mars, date de signature du protocole d'indépendance, mais réellement le 17 mars, correspondant à l'achèvement heureux des négociations et de l'accord pour l'émancipation tunisienne formalisé trois jours plus tard.

Que nous disent donc ces deux dates, la formelle et la réelle, s'agissant de l'image astrale qui serait la destinée de la Tunisie en tant qu'ensemble humain? Selon Charubel, l'image astrale du 20 mars représente deux chasseurs, disons deux cow-boys, tentant d'attraper au lasso un animal sauvage, qui pourrait être un bison.

Pareille image, au-delà des affinités avec un grand pays bien connu, actuellement très actif en Tunisie, renseigne sur le fait que notre pays est animé de la passion dans tout ce qu'il fait, qu'elle soit bonne, pour le meilleur, ou mauvaise, pour le pire, soit les travers de la nature humaine.

Assurément, le meilleur fut ce que la Tunisie vécut dans les premières années de l'indépendance et le pire, le glissement du régime de Bourguiba dans le culte de la personnalité et ses ultimes avatars avec la maffia de Ben Ali, l'affairisme et la cupidité.

Mais outre la passion, cette image du 20 mars renseigne sur le fait que le natif du signe, notre Tunisie officielle donc, est par ailleurs doué d'une forte volonté. C'est ce qui nous a valu les moments de révoltes salutaires qui ont toujours jalonné l'histoire de ce pays, dont la plus décisive a été, bien évidemment, le Coup du peuple que l'on a qualifié de Révolution du jasmin.

La Tunisie officielle est ainsi un État dont le peuple est doué pour l'action de longue haleine, une jeunesse éternelle, en quelque sorte, et dont l'apparente indolence n'est, en définitive, que de la sérénité, de celle que l'on ne trouve que chez ces sages ne se manifestant que lors des occasions majeures, acceptant d'attendre, car capables de patience, quitte à exploser le moment venu. L'histoire récente de la Tunisie officielle est assez éloquente à ce niveau.

Il nous faut toutefois relativiser un peu ce schéma officiel avec l'image astrale correspondant à la date de naissance réelle de la Tunisie, soit le 17 mars. Que représente-t-elle ? Un tableau poétique, rappelant une des plus belles toiles de Van Gogh ; c'est ce qu'on appelle une étoile bleu nuit.

Au-delà de l'esthétique picturale, cette image ne pointe rien d'autre que le degré occulte dans lequel baigne la psychologie du Tunisien. Les habitants de cette terre bénie qu'est la Tunisie sont censés avoir des talents psychiques hors-normes et une faculté magnétique les faisant non seulement verser dans la spiritualité la plus riche, mais aussi la féconder également du meilleur de ce dont est capable la culture des sentiments humains, nobles et élevés.

Là encore, l'histoire de la Tunisie depuis la nuit des temps nous l'apprend amplement : le Tunisien est spirituel, épris d'un esprit religieux, non pas tant en croyant dogmatique et borné (sauf quand il verse dans l'excès que son identité officielle laisse entrevoir de temps en temps), mais plutôt en adepte d'une foi scientifique, ouverte à l'autre, le différent, et foncièrement humaniste.

Quoique demeurant officieuse, cette identité est la vraie, la plus authentique pour qualifier le Tunisien.

C'est pourquoi, à l'orée de l'an VI de la révolution, nous appelons nos femmes et hommes politiques à oser enfin prendre compte de ce qui caractérise au vrai leurs compatriotes pour que le Coup du peuple tunisien réussisse au plus vite et sans trop d'encombres, ce qu'il est appelé à être : Un véritable modèle de gouvernance politique pour toute l'humanité. C'est le sens de l'histoire, et il suffit d'y croire pour réussir à en faire, demain, une réalité.

Un pays en roue libre

Car il ne faut pas être grand clerc pour s'apercevoir que la Tunisie est actuellement en roue libre; quitte à faire pousser des cris d'orfraie aux penseurs et observateurs pratiquant volontiers la pensée tournant en rond. Je dirais que c'est tant mieux!

C'est ainsi un moment où tout devient pratiquement possible, tout un chacun étant en mesure d'avoir droit au chapitre, la sacro-sainte transcendance politique ayant été mise à bas de son piédestal, quand elle n'est pas tout simplement foulée au pied.

N'est-ce pas là, au reste, la signification même du verbe fouler, dérivé de foule, et dont c'est bien l'ère en Tunisie ? Et ne serait-ce pas là une sorte d'expiation du trop-plein d'abus passés ?

Certes, tout excès entraîne son contraire et on assiste aux larges pans de la société flirtant avec l'extrémisme -- religieux, mais pas seulement -- qui n'est qu'une autre transcendance, l'autre versant de la prééminence incarnée par la dictature déchue, son pendant tout bonnement. Et ce n'est là qu'un juste et somme toute retour normal de balancier après de si longues années d'inertie.

Il serait toutefois bien erroné de croire que la Tunisie a irrémédiablement plongé dans de sombres réalités aux couleurs d'une religion obscurantiste. Car, d'une part, l'islam bien compris est tout sauf une religion des ténèbres; il fut, en son temps, bien avant la Modernité occidentale, une révolution humaniste et « droits-de-l'hommiste », et il n'y a aucune raison pour qu'il ne le redevienne pas.

Il suffit pour cela de cesser de ne regarder cette religion qu'à travers la grille de lecture prévalant actuellement en Europe, une lecture biaisée et littéralement insensée. D'autre part, car la Tunisie a une tradition d'ouverture et de tolérance bien ancrée dans son subconscient, alliée à une structuration du pays, administrative et sociologique, homogène et à un sens populaire très aiguisé, une sagesse qui est à la fois réaliste à l'extrême et idéaliste jusqu'à la caricature.

C'est ce qui fait le peuple aimer à rêver, et c'est de manque de rêve que le pays souffre le plus. Quand c'est en symbiose avec l'imaginaire tunisien, rêver, c'est aussi envisager sur le plan interne une nouvelle pratique politique. Celle-ci doit se tailler, non plus dans le tissu démodé de l'art où être lion et renard prime, mais dans une empathie à toute épreuve avec la moindre sensibilité populaire, à la manière de la sociologie compréhensive; elle sera donc et avant tout faite d'éthique, en son sens étymologique.

Or, tous les moralistes, qui ne sont pas nécessairement des moralisateurs, savent que l'éthique ne se réduit pas à la morale et que la vraie morale est cet ensemble d'impératifs catégoriques qui s'imposent à tout, mais que l'on n'impose à personne, l'adhésion à pareils principes devant être libre et spontanée pour que leur valeur soit réellement souveraine.

C'est cette morale, une éthique, soit la sensibilité à autrui, qui manque le plus cruellement en notre Tunisie en ce moment de sa destinée où tout reste encore possible, le meilleur comme le pire. Car la réussite du peuple à se débarrasser d'une maffia au pouvoir a eu tendance à faire pulluler des tendances quasi maffieuses à tous les échelons de la société, profitant d'un délitement flagrant de l'État, et avant tout du sens de l'État et de l'intérêt national dans la conscience de tout un chacun, faute de rêve en l'absence d'idéal clairement défini.

Et le peuple tunisien - comme on l'a dit - a ceci de particulier qu'il est capable du pire quand il ne rêve plus, comme il est capable du meilleur quand il est porté par ses ambitions et ses idéaux.

Tendre vers l'idéal en tenant compte du réel n'est-ce pas la preuve éminente du plus grand courage ?

Aujourd'hui, ce qui se passe au sommet des instances qui comptent en cet État, au siège des représentants du peuple comme du côté des partis politiques, est bien symptomatique de ce malaise dû à un peuple insomniaque, groggy à force de ne plus entrevoir d'avenir radieux, n'ayant plus loisir de songer aux lendemains qui chantent, prenant les devants en déchantant par anticipation, advienne que pourra.

Absentéisme, langue de bois et tourisme parlementaire pour les uns, étalage indu de privilèges, mensonges et diabolisation des ennemis pour les autres, tout est mis en œuvre pour garder ou gagner le pouvoir, seul objet du désir de nos élites, soit tout ce qui est de nature à éloigner encore plus le peuple de la politique raisonnable et compréhensive dans un cadre de lois scélérates qu'on veille à garder.

Déjà, vomie au regard des pratiques de l'ancien régime, la politique en Tunisie semblait retrouver un certain lustre (pour ne pas dire un lustre certain) au lendemain d'une révolution citée en exemple. Mais ne voilà-t-il pas que la majorité des élites du pays, y compris et surtout nombre de ses représentants élus, portent le coup de grâce à pareil effort de rénovation de l'esprit politique, pour ne pas parler de la pratique.

Que l'année 2016 soit donc celle de la renaissance, la vraie et non la fausse qu'incarne un parti politique qui, l'ayant ratée, envisage même de changer de nom ! Que la Tunisie honore son Nobel en transfigurant l'art politique, passant de la politique à la poléthique, une éthique en actes ! Et que cela commence par l'abolition, pour le 14 janvier, des lois les plus liberticides de l'ancien régime !

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