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Quelle Tunisie demain? 1/3 Sortir du passé indéfini

Publication: Mis à jour:
TUNISIA REVOLUTION
Anis Mili / Reuters
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Notre pays est à la croisée des chemins qui ne mènent nulle part pour l'instant. Les séances publiques de l'Instance Dignité et Vérité le prouvent amplement.

Elles illustrent comment, par l'excès, on peut transformer la justice en injustice: summum jus summa injuria, disaient les anciens. C'est d'ailleurs bien connu que l'on peut faire facilement mensonge de la vérité en accusant de la rage le chien qu'on veut noyer.

Il est à noter, toutefois, que depuis Heidegger, en sociologie compréhensive- ce que je propose de qualifier socialogie --, le chemin qui ne mène nulle part (holzwege) est aussi celui qui, par excellence, permet les plus grandes réalisations. Cela nécessite tout juste du courage et surtout de l'éthique, ce dont a le plus besoin notre pays et le monde.

Car il est en notre patrie tout ce qu'il faut aujourd'hui de richesse en sagesse populaire pour faire une excellente excellence de sa destinée, cette exception Tunisie qui est belle et sera ou redeviendra re-belle à la veille du sixième anniversaire du fameux Coup du peuple, première révolution postmoderne du monde.

La règle du nemo auditur

Nul ne peut se prévaloir de sa propre turpitude, dit l'adage dit du Nemo auditur; c'est une règle de droit que tout juriste connaît et en valide la véracité et la nécessité. Elle s'applique parfaitement à l'IVD qui s'érige, de nos jours, en parangon de l'éthique, de la justice et de la dignité quand ces valeurs nécessitent d'abord le respect de la loi et un comportement légaliste pour le moins.

Or, cela n'a nullement été le cas de l'IVD qui a eu un comportement pour le moins irrespectueux de l'État de droit qu'on s'évertue à faire naître en Tunisie et pour la consolidation duquel les séances publiques actuellement organisées sont destinées. L'IVD ne continue-t-elle pas encore à ne pas respecter des décisions du tribunal administratif ? Comment prétendre donc indiquer ce qui est juste et digne ? Qu'elle commence d'abord par respecter les décisions de justice la concernant et alors elle sera bien plus crédible pour dénoncer les turpitudes du passé !

Certes, l'IVD peut toujours invoquer des lois injustes à son égard et en contester la validité. Dans ce cas, pourquoi pratiquer la méthode des deux poids deux mesures ? Qu'elle commence par dénoncer toutes les lois scélérates en vigueur en Tunisie avant de se concentrer sur leurs effets passés !

Comment peut-on livrer à la vindicte publique les atrocités passées permises par une législation toujours en place ? Et comment le faire tout en fermant pudiquement les yeux sur les exactions qui ont eu lieu depuis la révolution et qui continuent ? Pourquoi n'entend-on pas les victimes des tortures depuis le 14 janvier 2011 ? Comptent-elles pour du beurre ou est-ce que cela dessert les intérêts de certains qu'on veillerait à ménager sinon à chanter la gloire ?

Est-il éthique de remuer le passé sans commencer par apurer le présent plein d'injustices ? On a ainsi évoqué les victimes de la chevrotine qui auraient été interdits, semble-t-il, de témoigner; que dire aussi des blessés de la révolution et qui n'ont pas encore eu justice ? Puis, la vérité a-t-elle était faite sur les snipers ?

Il n'est ni honnête ni digne de botter en touche en prétendant que de telles questions ne relèvent pas des attributions de l'instance. Sert-elle seulement à reluire l'image des victimes du passé ? Alors, pourquoi ne pas dire aussi que certains parmi ces victimes furent également des bourreaux ou des malfaiteurs à leur tour ? La répression qui doit être assurément à dénoncer doit-elle justifier tout et n'importe quoi ? Assurément, non et en aucune façon !

Par ailleurs, il est à noter que la tragicomédie médiatique que nous vivons, ce rite expiatoire, que Durkheim qualifie de piaculaire, ne correspond nullement à la mentalité tunisienne qui ne refuse rien tant que le spectacle fait de la douleur. Ces auditions publiques ne sont qu'une simple singerie de ce qui se fait en Occident qui et de tradition judéo-chrétienne.

En islam, il importe plutôt d'agir avec discrétion et à réparer les injustices tout en commençant par les plus actuelles; c'est leur réparation qui efface le passé et ses blessures. Aussi, prétendre effacer les injustices passées tout en gardant les présentes qui n'arrêtent de se multiplier à la faveur des lois anciennes, c'est tout simplement labourer la mer. Il est donc impératif d'arrêter avec une telle absurdité !

Il nous faut bien un jour (et le plus tôt serait le mieux) en finir avec cette pratique de victimisation qui diabolise les uns et présente leurs victimes en anges, la part du diable existant en tout humain et ne serait jamais effacée puisque, de par son étymologie même, il y a de l'humus dans l'humain. On peut tout juste en atténuer les rigueurs et empêcher ses abus par des lois justes. Or, c'est ce qu'on n'a pas encore ! C'est par là qu'il faut commencer.

Pourquoi ne parle-t-on pas du calvaire des victimes de la libre expression comme le furent des rappeurs ou Jebeur Mejri sous la troïka ? Pourquoi ne parle-t-on pas des pauvres jeunes gens dont on détruit l'avenir pour un malheureux joint ou pour une innocente relation sexuelle avec un partenaire de même sexe ? Voilà des victimes qui relèvent d'un triste quotidien actuel et dont il faut non pas seulement parler, mais agir pour faire cesser la cause en abolissant les lois qui permettent de telles injustices !

En un mot, il nous faut d'abord, au lieu du triste spectacle auquel on assiste, abolir toutes les lois liberticides qui briment les libertés privatives. C'est ainsi qu'on agira pour la vérité et la dignité ! Car de telles lois, outre les turpitudes qu'elles autorisent, sont le terreau d'un terrorisme mental qu'il urge d'évacuer de notre belle Tunisie par des lois enfin justes. C'est cela qui assainira la relation des Tunisiens, tous les Tunisiens sans exception, avec leur passé compliqué qu'on complique encore plus en élevant les uns contre les autres par les séances manichéennes qu'on nous donne à voir.

L'opéra bouffe de l'Instance Vérité et Dignité

Si l'opéra est une oeuvre dramatique mise en musique et composée d'une partie chantée accompagnée d'une partie orchestrale, l'opéra bouffe est cet opéra dont le thème est un sujet comique ou léger. C'est donc un opéra-comique, une opérette. C'est à quoi nous assistons.

L'opéra bouffe de l'IVD est bien une oeuvre dramatique à double titre : car traitant de drames, et ce de manière dramatiquement comique, indigne de la dignité dont elle se veut la protectrice. C'et qu'il s'agit d'une instrumentalisation politique et idéologique honteuse du passé de la Tunisie autoritaire.

On ne cherche ainsi qu'à stigmatiser le passé sans oser parler du présent qui est aussi sombre puisqu'on est toujours gouverné par la législation liberticide de la dictature et ses lois scélérates. Aussi, à quoi bon dénoncer le passé du moment que le présent obéit encore aux mêmes lois ayant permis ce passé honteux ?

Oui, il nous faut bien rompre avec le passé honteux, mais ne faut-il pas d'abord commencer par le présent où une seconde dictature vient s'ajouter à l'ancienne, morale cette fois-ci. Il nous faut arrêter avec l'hypocrisie qui ferme les yeux sur les turpitudes actuelles pour ne voir que celles du passé !

Il suffit avec une telle déperdition de l'argent public quand on n'arrive pas à trouver des recettes pour le budget de l'État ! Au lieu de renier ses engagements vis-à-vis des plus vulnérables de nos citoyens, refusant une augmentation salariale qui est leur droit, que le gouvernement prive donc l'IVD d'un budget dont elle fait mauvais usage !

Si le travail contesté et contestable de l'IVD doit continuer, il ne peut relever que de professionnels ayant fait preuve d'indépendance et d'éthique. Il faut donc instamment arrêter l'instrumentalisation éhontée qu'on en fait et confier ce travail - qui doit être entouré des réquisits académiques et éthiques nécessaires - à la fondation Temimi, par exemple, ou les centres de recherches scientifiques de nos universités.

C'est que les séances publiques d'audition ne servent manifestement pas l'objectif louable qui leur a été assigné. On a vu d'ailleurs qu'elles sont devenues une foire où l'on ose tout, y compris mentir ! Par exemple, ce qu'a déploré l'homme politique Taher Ben Hassine contestant la véracité des tortures évoquées par Gilbert Naccache, opposant de gauche de l'époque de Bourguiba.

Il est à noter ici que nombre de vraies victimes et de sincères patriotes, comme un certain nombre de Perspectivistes, ont refusé de déférer aux demandes de l'IVD pour témoigner, jugeant que cela relevait de la mascarade. Avec raison, ils ont estimé que le militant sincère ne milite pas pour une vaine gloire et pour que son combat soit encensé. Reconnaître son combat, c'est le faire aboutir par des lois; c'est s'atteler à la réforme législative impérative en délaissant les actuels jeux de mauvais cirque !

Un militant, un vrai, ne réclame jamais réparation, même pas morale, mais des actes. Où sont-ils ? La torture n'est-elle pas toujours une pratique courante dans les prisons et les lieux de garde à vue en Tunisie ? Et le harcèlement des esprits libres ne continue-t-il pas à la faveur de la culture de l'impunité laissant le terrain ouvert à des pratiques et méthodes similaires à celles qu'on dénonce ? N'est-ce pas de par la loi juste qu'on lutte contre le crime ? C'est elle qui autorisera de rompre réellement avec le passé sans ériger une seconde dictature, de religiosité faussement morale cette fois-ci !

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