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Quelle crédibilité pour l'islam politique au Maghreb après le rapport Jenkins ?

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Rien ne sera plus comme avant pour l'islam politique en Tunisie, et au Maghreb d'une façon plus générale, à la suite de la remise du rapport Jenkins en Grande-Bretagne.

Rappelons que dans le cadre de la politique gouvernementale de lutte contre l'extrémisme musulman, le Premier ministre britannique David Cameron a confié en avril 2014 la mission d'un tel rapport à un connaisseur de la nébuleuse islamiste, Sir John Jenkins, ancien ambassadeur en Arabie saoudite, connaissant parfaitement bien le mouvement des Frères musulmans, très présent et très actif au Royaume-Uni.

Un rapport explosif

C'est le 17 décembre dernier que M. Cameron a officiellement fait état du rapport qui lui a été remis et qui augurerait d'une nouvelle donne en matière de rapports avec l'islam politique, notamment au Maghreb et en Tunisie plus particulièrement.

On ne peut, en effet, oublier que la Grande-Bretagne a payé un lourd tribut en victimes humaines lors de l'attentat terroriste de Sousse à la suite duquel on a supputé des faillites islamistes, conséquences du gouvernement de la troïka dominé par le parti Ennahdha.

Le rapport Jenkins pointant avec force détails les dérives maffieuses de l'organisation islamiste des Frères musulmans emporterait trop de conséquences graves et de vérités sur cette organisation d'origine égyptienne qui possède des ramifications et des sympathies partout, y compris auprès des partis au pouvoir au Maghreb et de certains dirigeants islamistes tunisiens.

Il comporterait des vérités sur la nébuleuse terroriste islamiste qui supposerait que ces partis prônant un islam politique qui sont au pouvoir, comme au Maroc, ou y pesant de tout leur poids, comme en Tunisie, donnent enfin des gages de leur foi démocratique. Nous en évoquerons certains plus loin de nature à confirmer leur foi véritablement démocratique.

Dans son adresse au parlement, le Premier ministre britannique a bien prévenu que tout nouveau fait avéré venant de ce groupe de complicité objective avec le terrorisme serait considéré comme un « signe d'extrémisme ».

Les passages du rapport dévoilés par le Premier ministre assurent par exemple que «certaines sections des Frères musulmans ont une relation ambiguë à l'extrémisme violent» et que « des individus étroitement associés au groupe au Royaume-Uni ont soutenu les attentats-suicides et d'autres attaques en Israël par le Hamas (...) qui se présente comme la branche palestinienne de la Fraternité ».

D'après la missive de M. Cameron, le rapport conclut qu' « être membre, associé ou influencé par les Frères musulmans devrait être considéré comme un signe d'extrémisme », d'où la décision gouvernementale de continuer à enquêter sur la légalité des opinions et des activités des Frères musulmans, et ce notamment en intensifiant « la surveillance des opinions et des activités menées à l'étranger par les membres, associés ou affiliés des Frères musulmans, qu'ils soient basés au Royaume-Uni ou ailleurs ».

Ce qui sauverait l'islam politique au Maghreb

Outre une surveillance accrue de la collecte de fonds alimentant indirectement les groupes terroristes, la Grande-Bretagne entend porter une attention plus soutenue aux rapports entretenus par les partis islamistes au pouvoir en Tunisie et au Maroc qui ne cachent pas leur sympathie pour le calvaire des islamistes d'Égypte sous le régime de l'actuel président égyptien, issu du rang des militaires qu'ils disent abhorrer en tant que démocrates.

Dans sa lettre, le Premier ministre britannique écrit : « Nous allons contester les récits toxiques des extrémistes et promouvoir des solutions de rechange positives montrant aux gens vulnérables qu'il y a de meilleures façons d'avancer dans la vie ». Or, quelle plus efficace façon cela serait que de mettre les partis au pouvoir au Maroc et en Tunisie devant des choix stratégiques à faire pour démontrer leur volonté effective d'être démocrates ?

Ennahdha en Tunisie et le PJD au Maroc ne sont populairement qu'un colosse aux pieds d'argile qui se cachent derrière le fallacieux prétexte de l'islam et des valeurs de leurs sociétés. Ils usent et abusent de ce mythe éventé du conservatisme social qui n'est que celui des élites soucieuses de garder des lois liberticides au nom de la morale pour contrôler la société en maintenant leur pouvoir et les privilèges qui y sont liés.

Au moment où l'hydre terroriste n'autorise aucune concession, même au nom de l'authenticité, il est de plus en plus impératif que les partis islamistes apportent la preuve de leur conversion à la démocratie. Celle-ci ne saurait relever du simple affichage de slogans crus et doit se traduire par des mesures politiques et juridiques concrètes tant sur le plan interne qu'international.

Sur le plan interne, les partis islamistes, au pouvoir au Maroc ou disposant d'une majorité parlementaire suffisante pour la votation de lois en Tunisie, sont appelés à initier sans plus tarder une réforme juridique d'envergure révolutionnant les mentalités.

Que ce soit la libéralisation des moeurs avec l'abolition de l'homophobie, la dépénalisation du cannabis ou la levée des restrictions au commerce et à la consommation d'alcool, ou l'instauration de l'égalité successorale, ce sont parmi les mesures phares attendues de la part de l'islam politique.

Elles vont même devenir la condition sine qua non du soutien occidental à leur cause qui est aujourd'hui uniquement motivée par des considérations économiques et qui ne saurait refuser les dimensions psychosociologiques que lui apporte l'apparition de plus en plus évidente d'un islam enraciné dans ses valeurs, mais dynamiquement, étant ouvert véritablement aux réquisits de l'esprit démocratique de notre temps.

Un tel islam postmoderne préconise d'ailleurs ce que souhaite sur le plan international l'Occident de la part de l'islam politique actuellement dominant au Maghreb : la reconnaissance de l'État d'Israël, condition absolue pour l'instauration de la paix au Moyen-Orient et en Méditerranée pour le moins.

C'est avec de telles initiatives qu'il sera désormais possible de garantir la présence au pouvoir des partis de M. Benkirane au Maroc et de M. Ghannouchi en Tunisie. Or, s'ils n'y sont pas encore prêts du fait de la forte division de leurs troupes sur cette question, ils n'ont plus le choix que de le faire.

Un choix stratégique qu'imposent le rapport Jenkins et les réalités psychosociologiques de leurs sociétés qui sont désormais en avance démocratiquement sur leurs élites. Car on y vérifie cette démocratie sauvage dont font état les politologues, opposée à la démocratie d'élevage dans laquelle est tombé le régime démocratique occidental en pleine crise.

L'islam politique au Maghreb saura-t-il relever le défi en faisant état de crédibilité éthique fort entachée de doutes aujourd'hui ? Wait and see !

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