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Pourquoi la Tunisie est encore en panne?

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La Tunisie est en panne, personne ne le contestera. Il n'empêche qu'on s'accorde volontiers à parler de la capacité phénoménale du pays à s'adapter; et on trouve le Tunisien sinon intelligent, du moins débrouillard. On a même vu, en politique, le consensus triompher in extremis. Et c'est une constante du pays. Alors, pourquoi est-il encore en panne?

L'objectivité commande de relever qu'un tel état de fait est le propre du pays légal, la Tunisie officielle, celle des élites. En effet, la Tunisie réelle, celle du peuple, continue bien à bouger et à vivre, ou plus exactement à inventer les moyens les plus inimaginables pour survivre.

C'est ce qui fait subsister le pays malgré ses élites coupées des réalités de leur peuple, appliquant des politiques de pur conformisme aux schémas périmés imposés par des lobbies déracinés. Tout cela obéit à un ordre international fini, et donc sans intérêt pour une Tunisie se devant d'être inventive, hors des fausses solutions. Surtout celles dénuées d'enracinement dans le réel tunisien et mondial échappant à la logomachie classique d'un ordre saturé devenu désordre mondial!

Au vrai, si notre Tunisie politique est figée de la sorte, c'est par pusillanimité; car nos élites dirigeantes ne sont pas organiques, incapables -- ou ne l'osant pas -- de tenir compte de la réalité du peuple et de la situation géostratégique du pays afin d'agir efficacement sur ce qui est de nature à faire évoluer les choses. Or, cela suppose d'introduire l'imagination en politique.

En effet, la Tunisie n'est pas si démunie qu'on veut le dire; elle a des atouts dont on fait ostensiblement si peu de cas. Il faut impérativement les valoriser, car ils constituent l'argument massue faisant du modèle tunisien un vrai concept ayant son poids dans les négociations et non pas juste un slogan creux.

Voici trois initiatives parmi tant d'autres qui illustrent le manque d'esprit inventif et/ou patriote chez nos supposées élites, puisque l'inventivité est la caractéristique majeure de notre peuple, l'essence même de son être. C'est à bon droit qu'on parle de génie tunisien que ne saurait magnifier qu'une politique devenue fondamentale comme on dirait d'une science. On verra alors la Tunisie enfin sortie d'une crise qui n'est que dans les têtes sans imagination aucune.

Le droit au vote des sécuritaires

Le vote des militaires et des forces de sécurité constitue, à l'heure actuelle, l'une des raisons principales bloquant l'adoption du code électoral conditionnant la détermination du calendrier de l'échéancier électoral municipal et régional.

La question est éminemment stratégique pour les islamistes puisqu'ils estiment avoir tout à perdre des forces sécuritaires, seule institution échappant encore au noyautage méthodique auquel ils se sont appliqués pour mettre un pays libertaire dans l'âme à leur botte idéologiquement dogmatique.

Il n'est plus un secret pour personne que le parti Ennahdha a consacré ses années au pouvoir à placer ses affidés dans tous les secteurs sensibles du pays afin de s'assurer le contrôle du pouvoir, et ce même de loin. Fort du soutien américain encore intact (mais jusqu'à quand ?), c'est ce qui lui permet de peser de tout son poids sur les orientations stratégiques de la politique officielle bien qu'il ne soit plus nominativement aux commandes.

Or, M. Ghannouchi l'a d'ailleurs reconnu et ne le nie plus quand il lui arrive --très rarement, il est vrai -- d'être sincère, ce sont les forces sécuritaires, les militaires notamment, jugés peu fiables par les islamistes, qui empêcheront la réalisation de leur projet d'islamisation du pays. S'il est une institution libre de toute instrumentalisation idéologique, c'est bien l'armée au sens large. Car il est un militaire dans tout Tunisien; c'est la marque de sa citoyenneté, son signe majeur, sa devise, comme l'armée mise au pluriel.

C'est pour cela, pensant user d'un argument fallacieux, que le parti Ennahdha prétend exclure les militaires de l'acquis majeur du Coup de peuple tunisien, sa révolution de la dignité, à savoir le droit de vote. De quel droit donc oser priver les vrais patriotes, dont tout le monde salue dans le pays leur attachement à une Tunisie démocratique, de leur droit éminent de citoyenneté?

Il est vrai, dans ce qui est devenu un art de la désinformation où le parti islamiste est roi, on argue de certaines pratiques en cours en Occident. Ce qui est aberrant déjà de la part d'un parti qui se prétend s'enraciner dans l'authenticité du pays. De plus, on prétend prémunir les forces sécuritaires des aléas de la politique pour ne pas parler de ses turpitudes. Ne vaut-il pas mieux veiller à moraliser notre pratique politicienne que d'en exclure les seules forces véritablement patriotes et qui le prouvent tous les jours?

On le voit bien: la saine décision politique, la plus éthique et logique, consiste à reconnaître le droit au vote aux forces de sécurité. Si les islamistes continuent de le refuser, c'est qu'ils ne veulent pas d'une Tunisie réellement plurielle où tout Tunisien, y compris et surtout ses soldats, est digne.

L'attitude machiavélique des islamistes va assurément retarder les élections municipales, mais qu'importe! Il vaut mieux sauver la démocratie que d'organiser des élections n'ayant pour but que de la tuer. Surtout qu'il y a bien plus important à faire que de tenir des élections d'où on aurait exclu les vrais patriotes du pays.

En effet, la Tunisie continue à être régie par des lois illégitimes et illégales ayant été abolies par la Constitution. Il faut donc déjà commencer par abolir de telles lois scélérates avant de passer aux élections municipales et régionales! Car on ne bâtit rien de solide sur de mauvaises fondations. Il est impératif de gouverner enfin autrement !

L'abolition immédiate des lois scélérates

J'ai déjà proposé ici et à maintes reprises une feuille de route qui pourrait être la botte secrète qu'on cherche afin de sortir sûrement de la crise. Je l'ai nommée d'ailleurs politique arc-en-ciel étant porteuse des plus grands espoirs pour le pays. Qu'on s'y conforme donc ou qu'on s'en inspire et on verra si les choses ne bougeront pas dans le pays, l'amenant dans le bon sens en le débarrassant déjà du terrorisme mental de certaines de ses élites qui alimente assurément l'autre terrorisme.

Car certaines des mesures proposées ciblent les lois liberticides qui sont à la source de la défiance du peuple de ses élites. L'une d'elle, éminemment symbolique pour le vivre-ensemble, a d'ailleurs été nommément évoquée par le parlement européen dans sa dernière résolution.

L'assemblée de Strasbourg exige ainsi que la loi homophobe soit abolie; et elle n'est pas la seule tare de notre législation scélérate, puisqu'il y a aussi l'inégalité successorale, la criminalisation du cannabis et l'anathème jeté sur le commerce et la consommation d'alcool. De telles lois obsolètes, étant en plus immorales et illégales, doivent être impérativement abolies sans plus tarder et même avant les futures élections municipales.

Par ailleurs, et on ne le répètera jamais assez: la crise tunisienne relève de celle du monde et celle-ci est dans le manque de solidarité en un univers devenu un immeuble planétaire. Ce à quoi le parlement européen n'a malheureusement pas fait assez attention dans son importante résolution.

Car la Tunisie ne saurait sortir de l'impasse où elle est en s'évertuant, sous pression occidentale, à appliquer des recettes antiques qui n'avaient d'utilité que pour un monde fini, les réalités mondiales ayant radicalement changé. Ainsi, on ne peut plus gouverner au nom de la mythique souveraineté nationale ! S'il faut agir localement, il ne faut pas moins penser globalement, mondialisme oblige !

On le voit bien avec nos partenaires qui exigent des réformes législatives comme celles auxquelles nous appelons; car c'est bien la première urgence. Toutefois, il ne faut pas se limiter, comme on le fait volontiers, aux lois économiques et commerciales, au libre échange par exemple.

Oui, la libre circulation des marchandises est inévitable pour la Tunisie, mais elle ne saurait être séparée de la libre circulation humaine totale et sans restriction avec la transformation du visa actuel en visa biométrique de circulation, et ce dans le cadre d'un ALECA à débaptiser en ALECCA.

L'adhésion formelle au système occidental

Parmi les mesures de la politique arc-en-ciel ci-dessus citée (la libre circulation humaine précédemment évoquée en étant une des mesures phares), j'ai proposé également ce qui tombe sous le sens en matière de rapports de la Tunisie avec son environnement international : l'intégration de la Tunisie à l'Union européenne.

Qu'on le veuille ou non, la Tunisie fait partie du système occidental, qui est économique à défaut d'être parfaitement politique du fait d'une fausse et caricaturale compréhension de la religion la prétendant en opposition avec les valeurs humanistes d'Occident. C'est un tel Occident, oublieux de ses Lumières, qui impose d'ailleurs à notre pays la férule islamiste considérée, à tort, comme inévitable.

Alors, qu'on joue franc jeu en arrêtant de se mentir et surtout de mentir au peuple, usant d'une langue de bois périmée; que notre action politique soit éthique ! C'est la poléhique à laquelle j'appelle. C'est elle qui pourrait garantir la réussite du libéralisme en Tunisie, qu'on y pense !

Que veut dire cela ? Qu'on ait enfin le courage de réclamer l'adhésion formelle de la Tunisie à l'Union européenne, car ses problèmes majeurs que sont le terrorisme, la dette et la corruption ont des sources extérieures au pays. Rien de sérieux et de réellement efficace ne se fera de et à l'intérieur s'il n'est articulé sur un système de droit ayant fait ses preuves.

L'adhésion de la Tunisie à l'UE est incontournable et même fatale. Elle relève même déjà de l'espace européen, mais juste de manière informelle. Il faut donc formaliser un tel état de fait, le rendre légal. Et qu'on ne suive pas les Occidentaux dans leur logique égoïste; car leur crise se nourrit justement de l'état déplorable du monde, dont la Tunisie, et ne saurait être dépassée que par un changement radical de leurs concepts périmés en matière de rapports internationaux, y compris et surtout en rapport avec la plus grande solidarité entre les pays du monde qui soit érigée en art de la solidité de la coopération, une solid-art-ité ! C'est cela le dialogue authentique des cultures plus que jamais impératif.

Il est temps de penser à faire de la Méditerranée un lac de paix ce qui commande enfin, outre la libre circulation humaine et l'intégration de la Tunisie à l'Union, des relations diplomatiques avec Israël dans le cadre de la légalité internationale. C'est ce qu'augurerait un appel de la part de la Tunisie à un espace méditerranéen de démocratie pouvant déboucher, dans le futur, à une aire de civilisation entre l'Orient et l'Occident. Ce sera la future bataille de la Méditerranée.

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