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Pour un islam culturel

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Il ne sert à rien de se leurrer ou de tourner autour du pot; rien ne se fera de bon ou de moins bon en Tunisie sans référence à l'islam; aussi l'islam politique y est inévitable, qu'on le veuille ou qu'on le déplore. Le réalisme le commande.

Un islam incontournable

Que cela le soit par volonté occidentale, soucieuse de ses intérêts légitimes en un monde plus que jamais interdépendant, ou de la volonté tant politicienne que populaire tunisienne, attachée à son identité et ses traditions, l'islam est incontournable.

Mais est-ce que cela veut dire l'islam du parti Ennahdha? Est-ce que cela veut dire que ce parti est également incontournable?

À la première question, la réponse est indubitablement non! Car le parti islamiste donne une caricature d'islam qui ne convient pas moins à tous les protagonistes de la scène politique tunisienne, mais pas au peuple comme on le verra plus loin.

Disons, d'abord, qu'un tel islam convient aux Occidentaux en qui la fibre judéo-chrétienne est toujours vivace; donc pour qui l'islam reste un ennemi nolens volens. Aussi, le voir réduit à un statut inférieur de religion sous-développée est un statut à pérenniser, quitte à devoir en contester les retombées. C'est toujours tout bénéfice pour un Occident en déclin, n'ayant plus guère que le colonialisme mental exercé sur les cerveaux des gens du Sud pour faire croire à une illusion de supériorité évanouie.

De plus, pour les moins manichéens des Occidentaux, un tel Islam ne reste pas moins potable eu égard à ses horribles déclinaisons tout autant encouragées que combattues ailleurs. Dans la politique à l'antique encore en honneur en un monde pourtant fini, on s'adonne volontiers au pompier pyromane. Cela occupe et sert les visées occultes.

Un islam officiel caricatural

Ensuite, pour les islamistes tunisiens, cela leur donne la stature d'islam modéré, alors qu'il est avéré qu'il n'y a de vrai islam que révolutionnaire. Aussi, peuvent-ils sauvegarder les lois scélérates actuelles dans le pays, bien qu'elles soient des lois de la colonisation et de la dictature, au nom du respect de l'islam dont ils violent dans le même temps sinon la lettre du moins l'esprit et les visées.

En cela, ils ont l'appui indéfectible des supposés laïcistes, qu'ils soient de leur bord ou leurs contempteurs. Les premiers étant leurs alliés pour profiter des lois liberticides afin de continuer à gouverner et profiter de l'État de non-droit propice aux affaires et à leurs divers intérêts. Les seconds se révélant leurs complices objectifs puisque, dans leur délire laïciste, ils préfèrent que les choses ne bougent pas et demeurent en l'état plutôt que faire avancer les choses, risquant de conforter quelque peu l'islam, même indirectement.

Deux exemples pour en témoigner. En premier, le projet de loi proposé en vue d'abolir l'homophobie, refusé pour cause de référence à l'islam, car rappelant la vérité historique qu'il n'est pas homophobe. En second, le projet de loi d'égalité successorale qu'ils refusent d'appuyer pour ne pas donner raison à ses sponsors, leurs ennemis idéologiques.

Un islam libertaire soufi

Quid du peuple? Il faut le savoir et arrêter de se mystifier : sa psychosociologie nous apprend de la manière la plus sûre que dans sa majorité le peuple tunisien est attaché à l'islam en tant que trait identitaire, pas nécessairement ni surtout uniquement cultuel.

Majoritairement, les masses en Tunisie, notamment dans le pays profond, se reconnaissent volontiers dans le combat d'antan des libertés, mais pas pour un islam des contraintes, plutôt pour un islam des droits, et donc un islam libertaire qui est désormais oublié par les islamistes arrivés au pouvoir. Au vrai, l'islam populaire est perçu en une sorte de théologie de libération; ce qui rappelle bien quelque chose aux chrétiens.

C'est justement à ce niveau que se trouve le décalage entre le peuple aspirant à plus de dignité, et donc de droits et de libertés, et ses élites corsetées dans une idéologie intégriste qui ne saurait prendre racine en Tunisie, terre ontologiquement hédoniste.

L'attachement des masses et le support apporté aux islamistes, surtout aux premières élections libres du pays, est donc moins pour les profiteurs qu'ils sont devenus que pour les révoltés et insoumis qu'ils étaient. On voit d'ailleurs de larges pans populaires se détourner d'Ennahdha pour les écarts pris moins avec l'islam cultuel que son éthique culturelle et son essence même, celles des droits et des libertés humanistes.

On ne doit pas s'y tromper, l'islam populaire est d'abord soufi, ce qui veut dire que c'est une théologie de libération individuelle d'abord, politique ensuite, et ce au sens de chose de la cité.

Promouvoir l'islam culturel

Le peuple tunisien est libertaire dans son âme, il est attaché à ses racines, non pas en tant que traditions figées, mais plutôt dynamiquement, en des valeurs vivantes et vivaces. C'est ce que je qualifie d'enracinement dynamique; c'est ce qui doit se refléter dans la pratique politique du pays.

C'est l'islam culturel auquel j'appelle, un islam de son temps, postmoderne donc. Cela correspond bien à la notion d'État civil consacrée par la Constitution qui distingue la séparation du religieux de la politique, non seulement dans l'esprit de la laïcité, mais aussi et surtout de l'islam lui-même qui a été laïc avant la lettre dans le sens étymologique du terme.

Cet islam culturel est un art de la foi qui n'est plus une simple science de la croyance, vite dévergondée en idéologie. Car l'art est supérieur à la science. Pour cela, il serait judicieux que le nouveau gouvernement envisagé pour le salut du pays consacre cette avancée majeure dans notre appréhension des réalités religieuses en un pays qui a certes soif de spiritualité mais pas de religiosité. Et cela le serait en osant consacrer officiellement le passage inévitable des sciences dépassées de l'islam aux arts passés et surtout futurs de l'islam, cette riche culture islamique, tolérante, altruiste et œcuménique.

Cela suppose, en conformité avec la constitution, qu'on décide enfin de séparer sérieusement la religion de la politique, principe qui n'a jamais autant été violé que pendant ce mois de ramadan. En effet, les autorités publiques, à part le mufti de la République, n'ont point le droit de s'afficher au service de la religion, car sinon elles ne servent plus la foi du pays et du peuple qui est loin d'être juste l'islam cultuel qu'on commercialise honteusement.

Aussi la mesure la plus logique, efficace et symbolique dans le même temps, serait-elle d'oser ne pas reconduire dans le futur gouvernement le ministère des Affaires religieuses dont les services seraient alors répartis entre ceux du mufti de la République et le ministère de la Culture.

Ainsi réhabilitera-t-on l'islam vrai en Tunisie en tant que foi scientifique et culturelle, rationaliste et universaliste, plus guère simplement cultuelle, avec les dérives qu'on voit d'une religion rabougrie, réduite à une conception dépassée, violant le statut éminent de l'islam en tant que sceau des Écritures.

De la sorte, l'islam tunisien répondra aux défis du siècle nouveau en tant que foi universelle, un islam postmoderne, un i-slam. Et il satisfera aussi à ce que commande cette religion, le prophète ayant préconisé que se renouvelle le message islamique sur ses propres bases à chaque début de siècle. Sinon, irrémédiablement, il redeviendra étranger comme il a débuté.

La voie pour le renouveau de l'islam en Tunisie et dans le monde est donc toute tracée; qu'on l'emprunte pour le salut de tous, l'islam en premier! Qu'on rompe donc avec la pratique de la dictature d'instrumentalisation éhontée de la religion en se passant de ministère des Affaires religieuses dans la future équipe gouvernementale appelée à sauver et le pays et sa foi islamique aujourd'hui frelatée, risquant irrémédiablement de se daéchiser.

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