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Pour l'amour de la Tunisie, une lettre à M. Obama

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Vous n'êtes pas sans savoir, Monsieur le Président, que je n'ai jamais cru à une révolution au sens technique du terme, ayant parlé dès le début de Coup du peuple, supposant une action sur l'État, mais pas au sens de pronunciamiento. J'ai aussi précisé assez tôt l'implication des États-Unis dans les événements de Tunisie, y faisant aussi l'archéologie de votre stratégie, éclairant sur ses ressorts intimes. J'ai de même écrit à votre ambassadeur pour résumer ma vision de la situation, ce qu'elle emporte d'actions nécessaires de la part des amis stratégiques d'Occident.

L'ordre amoureux

J'avais adressé des lettres d'amour à votre actuel allié incontournable, Cheikh Ghannouchi, l'encourageant à évoluer dans le sens de l'histoire, l'appelant à des actes courageux dignes du politique d'aujourd'hui. C'est un même objectif qui anime cette lettre, l'intérêt bien compris de nos deux pays et la paix dans le monde.

J'y milite pour un ordre amoureux, une culture des sentiments, préconisant en politique, comme je l'ai pratiqué pendant douze années d'accompagnement d'une Alzheimer, une « bécothérapie ». Ainsi, je conseille la science du cœur afin de guérir l'Alzheimer politique dont nos élites souffrent.

Pour cet « ordo amoris », toutes les bonnes volontés sont concernées. À vous, j'adresse cette lettre à titre personnel et en votre qualité de chef de la puissance responsable de l'ordre mondial. Elle se veut de la bonne gouvernance et de morale politique, que je qualifie de « poléthique ». L'objectif est de réussir la transition d'une mondialisation inique à une « mondianité », où l'humanité s'épiphanise en mondialité.

Le modèle tunisien doit réussir

Votre pari sur la réussite du modèle tunisien est grand et je me permets de vous en parler, étant en contact avec la Tunisie profonde, voyant ce qu'on ne distingue pas dans les cercles officiels du pouvoir, nullement organiques, représentant un pays légal en opposition avec le pays réel.

Vous suivez de près la situation de ce pays réel, vous engageant à y soutenir une transition démocratique nécessaire. Sérieuse et prometteuse, celle-ci reste fragile et est même compromise. Toutefois, rien n'est perdu pour peu que les fées penchées sur le lit de la Tunisie ne soutiennent plus ceux qui veulent en faire le lit de Procuste pour leurs ambitions personnelles.

Comme lors des journées mémorables de décembre et janvier, elles ont la possibilité de faire en sorte que bascule du virtuel dans le réel la volonté populaire. Belle, poétiquement éloquente, elle est encore insuffisante pour empêcher la chape de plomb risquant de peser à nouveau sur un peuple méritant le meilleur, non le statut de marché au service d'intérêts mercantiles imposés par la condition géostratégique du pays.

Vos stratèges ont parié sur la Tunisie comme laboratoire d'un nouvel islam; mais ils continuent d'user d'une recette usée sans en tirer la cruelle leçon, et ils courent le risque de tout faire capoter.

Le modèle tunisien peut et doit réussir; le concept de révolution, tout en virtualité, érigé en sésame l'est devenu par la force des choses, comme avec la méthode Coué ou, plus scientifiquement, l'effet placebo. La force de la pensée n'a rien de comparable pour agir sur la matière. En Tunisie, le cogito est bien effectif en une déclinaison postmoderne : je pense révolution, donc elle est !

Pour une postdémocratie

La révolution 2.0 est une évolution des mentalités; effective chez les masses, elle est ignorée de ses fausses élites. Au plus près de l'étymologie, n'est élite que la fraction choisie; or, nos politiciens sont le produit de machineries partisanes, sans représentativité, leur légitimité ayant été minime au vu d'un taux risible de participation à la dernière élection.

On s'applique, pourtant, à reproduire le même scénario. Or, les élections nationales ne représentent rien dans un pays qui sort à peine d'un régime dictatorial dont on n'a même pas défait les lois scélérates. Surtout que les mentalités des dirigeants, islamistes mais non seulement, sont figées sur des faussetés dépassées, toute évolution étant entravée par des freins innombrables, conscients et inconscients.

Il nous faut des mesures spectaculaires, agissant sur le réel, le conscient, mais aussi sur l'imaginaire, l'inconscient. Je milite pour une aire de civilisation alliant le meilleur de l'Occident et de l'Orient; je la crois possible en Méditerranée moyennant un espace de démocratie réunissant le premier pays démocratique arabe islamique et la démocratie européenne. D'autant que celle-ci se laisse aller à ses démons, des mythes populistes, tel l'islamisme.

Cela suppose des mesures qui n'ont de chances d'aboutir qu'avec une impulsion du chef de file du monde libre comme la sortie de l'anachronisme du visa actuel pour un visa biométrique de circulation, respectueux de la libre circulation et des réquisits sécuritaires. Aussi, je vous exhorte de nouveau à oser lever le visa aux Tunisiens; l'Europe suivra !

Sur le plan interne, votre aide sera précieuse à l'assainissement d'une situation compromise. Si le maintien du gouvernement est de bonne guerre, il ne suffit point sans que le principe de compétences apolitiques soit l'alpha et l'oméga de la politique transfigurée en une démocratie sui generis où comptent moins les partis que les organisations de la société civile.

Ce ne sont donc pas des élections nationales au scrutin de liste qui feront la réussite du modèle tunisien, mais des municipales et des régionales avec un scrutin uninominal rationalisé supposant un contrat de mission s'imposant à l'élu.

M. le Président, vous pourriez manifester ainsi votre intérêt pour la Tunisie en même temps que votre amour pour son peuple qui a une haute idée de votre pays, même s'il lui manifeste de l'agressivité. Les passions génèrent bien le dépit amoureux !

Il suffit de rappeler l'aura dont il bénéficiait lors des années de combat pour l'indépendance politique. Il en serait de même en cette période de lutte de la société pour son indépendance totale d'élites dépassées pour une démocratie à réinventer, une démocratie participative, participale même. Car le peuple tunisien, celui des bourgades perdues, n'attend plus le changement; il le vit !