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Penser global et agir local, impératif du nouveau gouvernement

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Ce samedi 30 juillet est un grand jour, non seulement à l'Assemblée des Représentants du Peuple, mais aussi pour le pays. C'est une heure de vérité pour la démocratie naissante en Tunisie, la mise en oeuvre du mécanisme démocratique prévu par la Constitution.

C'est du moins ce qu'a voulu le chef du gouvernement sortant, refusant de rentrer dans le jeu politicien en se limitant à présenter sa démission pour un changement à l'ancienne du gouvernement ne relevant que de l'unique volonté ou humeur présidentielle.

Toutefois, outre cet aspect, il est une question capitale à laquelle on ne peut pas songer, que le débat voulu par le chef du gouvernement a mis en évidence: comment faire pour que réussisse, au-delà des personnes, une saine gouvernance en Tunisie?

Il est bien évident que l'objectif de M. Essid a été de mettre l'accent sur le fait que si le diagnostic est désormais généralisé sur l'échec de son gouvernement, un tel échec est à relativiser, car ne tenant pas à sa personne, sa compétence ou celle de son équipe et la politique suivie.

Des raisons plus profondes en sont la cause et il importe de les connaître pour éviter l'échec au futur nouveau gouvernement, tout gouvernement. Quelles seraient-elles? À notre avis, elle est dans l'incapacité dans laquelle s'est trouvé le gouvernement sortant de penser global et d'agir au local.

Penser global

Qui douterait aujourd'hui de l'impératif du penser global? C'est une évidence dans un monde globalisé, plus que jamais dominé par les intérêts interdépendants et la position non seulement géostratégique de notre pays, mais aussi son orientation idéologique devant être forcément en harmonie avec l'ordre d'ensemble du système auquel elle appartient.

N'en doutons pas! Si Ennahdha, en Tunisie, n'a pas donné et donne des garanties d'alignement sur les desiderata américains dans le cadre de la nouvelle stratégie yankee, jamais elle ne serait passée des prisons aux palais du pouvoir!

Aussi, c'est un leurre que de raisonner en termes de souveraineté nationale et de libre arbitre politique; ceux qui usent de ces concepts périmés ne font que tromper leur monde ou se tromper cruellement sur les réalités actuelles.

Il n'est de souveraineté aujourd'hui que dans la syntonie obligée avec le déterminisme politico-idéologique imposé par la géostratégie et la condition économique et financière du pays. La politique d'aujourd'hui est non seulement la gestion de contraintes, mais leur gestion intelligence. Ce qui suppose l'art de se sortir des contradictions en réussissant à transformer les oppositions en complémentarités et les contraintes en opportunités. C'est le nouvel esprit scientifique qui relève de l'art et de la pensée contradictorielle ou complexe.

Qu'est-ce à dire pour la Tunisie? Qu'elle ne peut se désintéresser des implications de sa dépendance de son environnement occidental tout en ne heurtant pas son enracinement propre. C'est ce qu'on appelle enracinement dynamique.

La Tunisie doit faire de sa dépendance de l'Occident, et l'Europe en premier, une force et non une faiblesse en allant dans le sens de ce qu'on attend d'elle, mais en renchérissant sur les exigences de ses partenaires qui ne pensent, comme de bien entendu, qu'à leurs intérêts propres. Ce n'est qu'en usant de leur logique et de leurs armes propres qu'on peut obtenir quelque chose de bénéfique au pays.

Exemple: la Tunisie ne peut s'opposer au libre-échange; l'ALECA est fatal. Tout en allant dans ce sens qui lui est imposé, elle se doit d'aller encore plus loin en exigeant de lier le libre-échange à la libre circulation humaine, appelant à un ALECCA, en excipant de considérations tout autant légales qu'éthiques. Et elle fera voler en éclats l'opposition-- qui est sécuritaire -- de l'Occident à une telle exigence tombant sous le sens en proposant l'instrument parfaitement sécurisé du visa biométrique de circulation.

Pareillement, la Tunisie ne doit pas contester ou nier sa dépendance structurelle vis-à-vis de l'Occident et du marché mondial; cela relèverait de l'idéologie stérile et de la langue de bois politicienne. Elle a intérêt, bien au contraire, d'en faire une base de lancement d'exigences connexes qu'impose l'intérêt même de cet Occident, consistant à user de sa logique, non pas en l'acceptant, mais en la contestant.

Cela ne serait le cas qu'en demandant d'avoir les moyens d'être un bon parti pour maximiser les intérêts de cet Occident matérialiste dans une politique gagnant-gagnant, soit une économie relancée et un pays prospère. Ce qui ne peut raisonnablement se faire sans une aide conséquente supposant impérativement l'effacement -- ou pour le moins un moratoire -- de la dette plombant tout effort sérieux de sortie de crise.

Pour bétonner son sérieux politique, la Tunisie se doit aussi d'apporter la preuve tangible de son honnêteté politique en répudiant la position dogmatique et roublarde qu'elle a sur le conflit palestinien, renouant du coup avec la stratégie de Bourguiba en la matière.

Ce qui impose aux politiciens du pays, surtout les islamistes qui le gouvernent réellement, de fait ou de droit, d'oser enfin parler vrai, et ce en menant une politique éthique quitte à heurter leurs bases fanatisées en faisant du commerce avec la cause palestinienne pour de mesquins intérêts sur le plan interne.

Agir local

C'est qu'il faut justement agir avec honnêteté sur le plan local pour qu'une telle action soit utile auprès d'un peuple intelligent; il faut donc arrêter de se suffire de fausses réformes, n'agissant qu'à la surface des réalités du pays.

Le meilleur exemple à donner à ce propos, le plus récent, est ce projet de loi voulant éradiquer les violences faites aux femmes tout en négligeant l'essentiel qui est l'inégalité successorale, se limitant bêtement à l'accessoire, négligeable même, dans une singerie honteuse de l'Occident où la femme est bien l'égale de l'homme.

C'est sur le plan des tabous de la société qu'il faut donc agir, s'attaquer aux sujets généralement tus, aussi bien par les intégristes religieux que profanes, leurs complices objectifs, car ce sont les réelles causes de la crise tunisienne.

Celle-ci est d'abord dans les têtes, en effet, l'imaginaire populaire étant faussé de mythes et l'inconscient collectif débordant de freins empêchant que les gens retrouvent la confiance nécessaire dans leurs autorités pour aimer de nouveau leur pays, se remettre à le servir, travailler pour son salut qui redeviendrait ipso facto le leur.

Or, aujourd'hui, six ans presque après la révolution, le pays est encore régi par les lois scélérates de la dictature ; et certaines remontent même au temps du protectorat. Ce qui est inadmissible, car c'est le peuple et sa jeunesse que briment ces lois illégales et illégitimes, violant la Constitution et la vraie morale. Surtout dans un pays ayant fait preuve de maturité.

Outre l'inégalité successorale, prenons en illustration le fléau de la consommation du cannabis, un autre projet de loi traînant à l'Assemblée et qu'on ne veut pas amender dans le sens nécessaire de la dépénalisation de cette drogue douce bien moins nocive que la cigarette et dont la répression injustifiée ruine la vie de notre jeunesse et son avenir.

Citons aussi la honteuse homophobie dont l'abolition est impérative pour manifester vraiment la vivacité de l'État de droit. Car abolir l'article 230 du Code pénal administrera la preuve que nos religieux et leurs complices supposés laïcs sont en mesure de dépasser une lecture périmée de la religion et des traditions, l'islam et la société tunisienne n'ayant jamais été homophobes.

De plus, c'est la notion même de l'État en Tunisie qu'on réhabilitera ainsi, car il doit être civil, déconnectant la politique de la religion qui est à cantonner dans le cercle privatif de la vie au nom même de l'islam consacrant une telle séparation des domaines privé et public.

C'est avec de telles initiatives et bien d'autres visant l'imaginaire et l'inconscient que l'on agira utilement sur la vie quotidienne du Tunisien dans un pays où toutes les institutions sont dédoublées actuellement et servent moins les intérêts de la patrie que des intérêts antagonistes de lobbies variés.

Une telle confusion grave, car se situant surtout au niveau des valeurs, ne saurait durer longtemps; en sortir exige déjà des initiatives courageuses s'attaquant aux tabous et faux tabous du pays de la trempe de ce que j'ai nommé.

Est-il croyable donc dans un État se voulant juste que l'on ose penser -- et à haute voix désormais -- pardonner aux criminels jihadistes sans avoir au préalable reconnu leurs droits aux innocents que l'on continue à harceler et brimer avec des lois scélérates, criminelles même?

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