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Moncef Marzouki, l'homme sans l'âne

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La figure de l'oxymore résume la postmodernité, notre époque. Aussi, il n'est pas surprenant de voir le candidat vieux avançant des idées incarnant les attentes de la jeunesse, comme l'abolition de la loi sur les stupéfiants, alors que le candidat plus jeune se présente en incarnation de vieilleries du passé.

Marzouki, homme du passé

Le candidat Marzouki est un avatar de tout ce qui n'a plus d'avenir en Tunisie: un islam guindé, juste ouvert à l'extrémisme, une vision manichéenne de la politique et un discours mensonger dans une confusion des valeurs faisant fausseté du vrai et du faux une vérité inauthentique.

Avec les résultats du premier tour de la présidentielle, on a eu résurgence du passé de la division du pays entre la côte et le pays profond, Moncef Marzouki faisant le plein des voix hors des villes, atteignant ses plus grands scores à l'intérieur du pays et dans le sud.

Cela confirme la division ancestrale en Tunisie entre ville et steppe, citadin et campagnard. C'est le défi majeur auquel notre pays est confronté, surtout qu'un tel passé, artificiellement maintenu par la dictature, réfère à un spectre qui menace la démocratie naissante. Un tel risque n'est justement que le produit de l'attente d'un régime démocratique pour dépasser l'antique division du pays.

L'attente et la division entre la ville et la steppe

Le second tour de la présidentielle est-il celui de l'attente des Tunisiens de la démocratie. Car c'est l'attente qui marque la psychologie tunisienne. Jean Duvignaud, fin connaisseur de notre pays, l'a déjà démontré dans son chef d'oeuvre demeurant d'actualité sur l'oasis de Chebika.

Dans un chapitre intitulé justement "L'attente", il rappelle qu'elle fait partie de la vie maghrébine depuis des millénaires, étant au fond une "préparation éventuelle à l'invasion de formes collectives nouvelles"; ce qu'on pourrait qualifier en langage moderne d'impérialisme, quelle que soit sa forme, ne serait-ce que limitée à un mode de vie inhabituel.

Par ailleurs, Marcel Mauss avait déjà spécifié que l'attente est "l'un des phénomènes de la sociologie les plus proches à la fois du psychisme et du physiologique, et c'est en même temps l'un des plus fréquents", notant que l'idée d'ordre n'est que le symbole d'une telle attente.

L'attente marquant le Tunisien aujourd'hui plonge donc ses racines dans le passé le plus éloigné, celui que E. F. Gautier qualifie de "siècles obscurs". Elle est même un trait majeur de la psychologie profonde de l'homme maghrébin, non seulement du Tunisien, même s'ils n'en ont plus conscience, en arrivant à ignorer le contenu d'une telle attente par un type d'existence collective axé sur l'impératif d'une volonté farouche de survivre par tous moyens.

Aussi le Tunisien par exemple donne-t-il l'apparence de ne rien attendre, tout son être semblant braqué, comme ses ancêtres, vers le constant péril imminent des invasions extérieures. En son for intérieur, toutefois, il n'attend pas moins la sortie de l'enfer de la steppe pour investir la cité tant convoitée pour ses délices.

Abou Yazid, l'homme à l'âne

Dans son histoire, Ibn Khaldoun s'est lourdement attardé sur ce qui constitue pratiquement une pulsion chez l'homme maghrébin (Numide, Zenata, Kabyle ou Bédouin), une appétence le portant vers la ville pour la conquérir quitte à la détruire; ce qu'il désigne comme cause majeure de la dégradation de la civilisation arabe maghrébine.

Dans l'imaginaire populaire tunisien, il est un personnage qui a incarné historiquement la division du pays, c'est Abou Yazid, l'homme à l'âne.

En 945 de notre ère, ce Kharijite a conduit une terrible rébellion contre l'ordre chiite de la dynastie fatimide. Né à Tozeur, il a su incarner les frustrations des régions déshéritées du pays profond en usant et abusant d'un fond religieux vivace dans la population.

Ainsi a-t-il ambitionné la conquête du pays stabilisé, le Sahel citadin, arrivant aux portes de Mahdia, capitale des Fatimides. La légende raconte qu'il a de son bâton frappé contre la porte de la cité opulente alors que le souverain s'amusait au bassin du palais avec une anguille.

Toutefois, l'homme à l'âne finit par être défait par les armées des villes mettant matant la rébellion de la steppe, assouvissant sa vengeance en écorchant vif l'homme du Jerid tunisien.

Marzouki, l'homme sans l'âne

Si la révolte de l'homme à l'âne finit par échouer de la sorte, elle ne mit pas moins fin au bouillonnement des régions déshéritées, un désir encore plus fort, car intériorisé, continuant d'alimenter un besoin de revanche, outre cette envie de sortir du désert pour investir la ville. Et le rêve s'y ajoute d'y amener tout à la fois une certaine pureté que d'y jouir de ses délices, une fois les impuretés purifiées.

Aujourd'hui, Moncef Marzouki se présente comme un avatar d'un tel homme de la steppe tapi au plus profond de l'inconscient collectif populaire. Il joue en quelque sorte à l'homme sans l'âne se voulant le symbole de l'habitant de la steppe, agissant en avide du pouvoir pour le lui garder en l'enlevant à la ville, le donnant aux siens. Pour une telle cause, pour y arriver, tout peut être sacrifié, y compris de renouer avec les pratiques d'antan, livrant la ville et une partie du pays au désordre favorable au triomphe d'une partie du pays sur l'autre.

C'est un tel ferment de division que réactive Moncef Marzouki quand il exclut toute défaite sauf fraude qu'il se propose à l'avance de combattre, excitant ses troupes, les préparant au pire. Ainsi se positionne-t-il dans la posture d'un homme sans l'âne, prêt à mettre en péril l'unité du pays, pourtant l'un des éléments de l'attente de la Tunisie unie, celle d'une démocratie naissante profitant à tous ses habitants.

Il reste à souhaiter que la sagesse triomphe est que le second tour apporte la preuve de la sagesse ancestrale de la majorité des Tunisiens qui, même dans les moments les plus périlleux de l'histoire du pays, on su dépasser leurs divisions et leurs obédiences divergentes dans le cadre d'un vivre-ensemble paisible, cet être-ensemble originalement tunisien.

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