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L'œuvre au noir de Carthage

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Nos élites à la tête de l'État se croient tout permis, osant jusqu'à violenter les symboles de la révolution. Demain on dira qu'il n'y en pas eu.

La dernière lubie de Carthage le fut par un proche collaborateur du président auprès d'un organe de presse étranger. M. Mansar osant déclarer à un journal jordanien que Mohamed Bouazizi n'était pas opprimé, son histoire étant un grossier mensonge et sa famille profitant de lui, faisant fortune. Après le livre noir de Carthage, cette lecture de l'histoire récente de la Tunisie est l'œuvre au noir du pouvoir actuel, sa phase de putréfaction.

Rappelons aux vues courtes qu'il y a bien eu une révolution tunisienne, qui fut un âge de raison pour ce peuple encore gouverné par des adolescents politiques. Et disons aux adeptes du jeu politicien ce qui suit:

  1. Pour comprendre la vie des peuples, il n'est nulle vérité unique, il n'est que des vérités relatives, organiquement liées. S'il n'y a pas eu de révolution au sens technique en Tunisie, il y a bien eu un Coup du peuple, la pression populaire ayant constitué l'étincelle. Or, l'entassement des munitions ne fait pas déclencher une guerre; il faut une étincelle pour que le champ s'embrase. Et la Tunisie était en révolution silencieuse, étant un pays qui vit sans bruit. De plus, il n'est nulle individualité qui soit révolutionnaire, la révolution est légion; seules les masses sont révolutionnaires.
  2. Si Bouazizi ne s'appelait pas Mohamed, n'était pas un modèle de vertu et n'a pas été giflé, il a osé ce que d'autres ont fait, manifester sa désespérance. Qu'il ait été érigé en icône de la Révolution ne fait que renvoyer à son statut de fils du peuple, humble, aux abois. C'est moins sa personne qui compte que la symbolique qui l'a accompagné. Il est honteux de vilipender aujourd'hui ceux qui ont tout fait pour que le vent de la liberté souffle sur une Tunisie replacée dans le sens de l'histoire. En notre monde, la manipulation est permanente; ce qui compte, c'est à quoi elle est instrumentalisée: une cause noble, au service du plus grand nombre, ou scélérate, pour des intérêts mesquins.
  3. Le héros de la Révolution, le coup du peuple tunisien, n'est pas une personne, mais plusieurs; ce sont tous les jeunes privés de travail, brimés et harcelés au nom de lois liberticides. Ces lois sont toujours en vigueur, manifestant la continuation de l'ancien régime à travers les gouvernants actuels; aussi la Révolution continue dans les têtes et les cœurs.
  4. La réplique du coup du peuple est inévitable, sauf mesures véritablement révolutionnaires. Aussi se presse-t-on d'organiser des élections taillées sur mesure en faveur des grands partis pour le partage du pouvoir. Nahdha qui a accepté de quitter formellement le pouvoir n'avait pas le choix, c'était le moindre mal; mais cela ne s'accompagna pas d'un changement de gouvernance et elle prépare son retour par la grande porte, l'autorité et le prestige de l'État scellant son alliance avec l'ennemi d'hier.
  5. Le peuple est oublié; on ne prend pas acte de sa réalité d'extrême dénuement ni de ses revendications majeures. Elles sont à la dignité, un travail bien rémunéré, et à la liberté, la latitude de vivre, d'agir et de circuler en majeur, véritablement souverain.
  6. Aucune nouvelle démocratie ne peut naître sans articulation à une ancienne. Malgré ses valeurs, l'Occident a plus en vue en Tunisie ses intérêts économiques; le pays reste à ses yeux un pur marché. Hier, il s'accommodait de la dictature; aujourd'hui il préférera un régime autoritaire à une démocratie menaçant ses fondements libéraux et protectionnistes. Cela explique son soutien à Nahdha pour son libéralisme économique outrancier.
  7. C'est d'une révolution mentale qu'on a besoin, en Tunisie et dans le monde. Pour faire l'économie de la relance révolutionnaire en train de couver, la Tunisie a besoin d'une ambition, celle d'une démocratie concrète, où le pouvoir est décentralisé réellement, où le peuple est libre de circuler hors de ses frontières. Les décisions suivantes sont de nature à transformer la donne comme avec une arme magique, un mixte révolutionnaire comme une potion amère. La part du symbolique qu'on foule aux pieds à Carthage y est éminente eu égard à l'importance du symbole sur l'inconscient collectif, l'imaginaire commandant la volonté.
A. Gel des lois liberticides d'ancien régime et libérer les victimes, comme celles des lois pour consommation de cannabis, pas plus dangereux que la cigarette, ou pour homosexualité dont l'incrimination viole la lettre et l'esprit de l'islam. Lever aussi toutes les réserves aux conventions internationales contre les discriminations, telle la Cedaw, et adopter celles qui ne l'ont pas été. B. Libérer Carthage d'une équipe qui ne croit pas à la Révolution et qui représente le reliquat d'une troïka censée avoir quitté le pouvoir après avoir amené le pays au bord du gouffre. C. Arrêter les travaux sur le scrutin de liste au profit d'un scrutin uninominal rationalisé imposant un contrat de mission dont l'élu rend compte régulièrement. Décider aussi que les plus urgentes élections sont des municipales et régionales et lancer à l'échelle des localités des assises de la décentralisation politique et économique avec la société civile pour instaurer une gouvernance locale autonome du pouvoir central. D. Demander officiellement l'adhésion de la Tunisie à l'Union européenne dont l'intérêt est grand à la stabilité de la Tunisie et à sa prospérité. Dans l'attente, agir pour la transformation du visa actuel en visa biométrique de circulation reconnaissant le droit du Tunisien à circuler librement en tant que droit de l'Homme dans l'immeuble planétaire. L'Europe est obligée de réviser ses dogmes obsolètes en matière d'immigration et répondre à un appel de la Tunisie pour la création d'un espace de démocratie méditerranéenne, noyau d'une aire de civilisation. Sinon, l'Europe et l'Occident confirmeront leur statut d'intégristes obscurantistes d'aujourd'hui acquis à la faveur du nazisme mental rampant chez eux, aussi dangereux que le terrorisme intégrisme. Car la preuve est faite que la politique migratoire insensée alimente les rangs des extrémismes religieux.
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