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L'islam, du stéréotype à l'archétype

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En Tunisie, aujourd'hui, il est plus que nécessaire de rappeler que ce n'est pas seulement l'État démocratique qui est à refonder, mais aussi notre lecture de la religion. L'État étant décrété civil dans la nouvelle Constitution, c'est l'islam qui doit retrouver son état civil, assumant une nature double de religion et de politique, la saine gestion de la cité dans un vivre-ensemble serein. Ce n'est que l'islam populaire, soufi, conforme à l'esprit islamique en tant qu'islam, le fait religieux en postmodernité.

Du culte à la culture

L'islam n'a jamais été un simple culte; il a toujours aspiré à être ce qu'il a assumé dès le départ - une culture dans l'inculture généralisée. Certes, il a fondé un culte, mais il le fut en une contre-culture. Le culte de l'islam n'a de sens qu'en rapport avec les cultes judaïque et chrétien. C'est en opposition à ces deux cultes que l'islam s'est affermi dans une prétention au retour à la tradition d'Abraham, source commune du monothéisme.

Qualifiée de hanafia, cette tradition est, fondamentalement, une spiritualité et une culture. Comme l'islam est d'abord hanafite, il est ainsi une culture. Et c'est ce qui lui a permis d'édifier une civilisation universelle.

Cette prétention à l'universalité est confirmée par un esprit rationaliste poussé à l'extrême, magnifié par les philosophes de l'islam, qui ont été à la source des Lumières occidentales. Celles-ci n'ont réussi à renouer avec leur tradition grecque oubliée que grâce à l'œuvre scientifique islamique.

L'archétype islamique

L'islam à fait de la croyance religieuse un archétype de la foi. Il a été la première religion écrite à faire du savoir humain un "ça voir" divin, savoir incorporé, fondé sur la sagesse populaire dans sa lucidité si roborative. Plus que tout autre religion monothéiste, le Coran et la Tradition prophétique tiennent compte de la nature humaine en ce qu'elle a d'essentiel.

Outre le besoin de croire, ils n'en méconnaissent point la duplicité, le caractère imparfait, les parts interdépendantes de lumières et d'ombres. Ils indiquent au croyant une sorte de trajet de la foi à suivre, ce que Gilbert Durand -- épris par ailleurs, comme son maître Corbin, d'islam spirituel -- a appelé trajet anthropologique. Celui-ci repose sur un accord tensionnel, une harmonie à trouver entre l'instinct animal tapi dans un humain fait d'humus et l'intimation objective de sa raison le poussant à l'excellence.

En islam, plus qu'ailleurs, bien plus surtout que dans la tradition judéo-chrétienne, il échet de passer, dans l'œuvre de la foi, du "devoir-être" moralisant à un "pouvoir être", la vraie croyance en mesure de percer l'ineffable, au-delà du voile de la majesté divine. Cela incarnait bien l'esprit primordial des Arabes, leur inconscient collectif. Ce qui leur permit de fonder une brillante civilisation alors qu'ils étaient encore des va-nu-pieds pour les empires qu'ils ont réussi à déconfire.

Le stéréotype musulman

Or, la frontière est ténue entre l'archétype et le stéréotype. Ainsi, l'équilibre enraciné de la foi en islam, la centralité énergique de sa raison sensible et son enracinement dynamique ont fini par ployer sous les assauts d'une tradition étrangère à l'esprit arabe, se manifestant par les efforts d'herméneutique du Coran et d'exégèse de la Sunna.

Ibn Khaldoun a bien rappelé que les savants en islam étaient surtout des non-Arabes. Aussi a-t-on vu naître une tradition musulmane censée être conforme au Coran et à la Tradition prophétique et qui n'était inspirée que de la tradition judéo-chrétienne.

Nous citerons, juste en illustration, les sujets d'études scientifiques et de publications récentes, que sont l'apostasie et l'homosexualité ou la boisson enivrante et le voile. En islam pur, aucune de ces questions ne fait l'objet de prescription prohibitive telle que cela a été établi à tort par le droit musulman actuel, un droit qui doit être réformé pour le conformer à l'esprit et à la lettre de l'islam.

Cela doit pouvoir se faire à la faveur de la révolution mentale qui a cours en Tunisie, fondant une nouvelle tradition véritablement islamique, à partir d'une correcte lecture du Coran et de la Sunna authentique.

Ce qu'est le péché en islam

Il est bien temps de redécouvrir la véritable signification du péché en islam. Ce n'est pas celle de la tradition judaïque ni chrétienne qui fait une coupure radicale entre le bien et le mal. En islam, tout comme c'était déjà le cas chez les Grecs, il y a le péché et ce qu'on pourrait qualifier de pollution. Le premier est ponctuel, on peut l'éviter; la seconde est structurelle, une sorte de virus avec lequel il faut s'accommoder.

Or, une grande part de la sagesse de l'islam est dans cette posture existentielle intégrant le mal et les contradictions de la nature humaine pour en faire un mixte humanitaire. Il s'agit d'un équilibre instable, mais durable, car loin d'être un déséquilibre, mais une multiplicité d'équilibres.

On est ainsi loin de la conception de Saint Augustin faisant du mal une privatio boni, privation du bien. Le mal, en islam, n'est rien sans le bien, lequel n'existe que par rapport au mal, existant préalablement. Cette dialectique propre à la pensée grecque se retrouve donc en islam qui marie harmonieusement le péché, factuel et dépassable par la piété, et la pollution. Celle-ci -- comme l'urée, les excréments -- est dans l'homme; elle est structurelle, inéluctable et sur laquelle le croyant ne cessera d'agir.

À l'instar de l'obligation de propreté physique incombant au croyant, c'est une propreté morale incessante; elle a lieu dans le cadre de l'effort maximal, Jihad Akbar, seul Jihad désormais autorisé depuis la fondation de l'État islamique à Médine.

C'est à une telle révolution mentale que l'on doit s'atteler en Tunisie où le croyant réussira enfin son trajet anthropologique vers Dieu en une spiritualité jubilatoire, plus soufie dans sa dimension salafie -- au sens de retour véritable à l'islam -- que salafie dans le sens galvaudé et mensonger de nos rues. Et c'est surtout un retour au vrai esprit de l'islam reflété moins par la lettre que par les visées de la Loi religieuse, loi spirituelle en un État civil.

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