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L'honneur perdu de M. Habib Essid

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HABIB ESSID
Facebook/Habib Essid
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Ce ne sont pas ceux qui parlent de vertu qui sont les plus vertueux ; c'est bien connu. Car la vertu peut n'être que de l'affectation. Il en va ainsi de l'éthique aussi, surtout en politique qui se veut en être la négation absolue. C'est en cela que M. Habib Essid a perdu aujourd'hui ce qui faisait hier, de l'avis général, son honneur, sa moralité.

Il faut le dire d'office, la pratique politique incarnée par M. Essid n'était qu'à l'image de ce qui se passe plus généralement et depuis longtemps non seulement en Tunisie, mais aussi ailleurs dans le monde. Il s'agit d'une pure gestion de fausses apparences.

Mais ce qui fait problème dans l'actuel et le quotidien d'un pays finit par faire tomber le voile sur les vérités et même ôter son honneur aux plus vertueux ; et le bas de soie se révèle alors cacher la saleté que l'on sait.

En somme, malgré ses qualités professionnelles et surtout humaines, le chef du gouvernement sortant n'a été qu'une illustration éloquente de ce modèle de gouvernance réduit à n'être qu'un vain jeu des illusions puisqu'il n'a pas su oser ou pu aller aux creux de ces apparences, là où git l'honneur, la morale.

Personnellement vertueux, mais pas politiquement

Voici, en effet, un haut commis de l'État au-dessus de tout soupçon des turpitudes humaines et des faiblesses morales des politiciens habituels, ces démons de la politique qui font du pouvoir du peuple une daimoncratie (ou démoncratie), pure chose des démons de la politique, se servant du peuple pour servir leurs intérêts et ceux de leurs copains coquins.

C'est le cas déjà dans les démocraties traditionnelles ; que dire donc d'un pays faisant juste ses gammes en la matière ? Peut-on raisonnablement aller à l'encontre de la norme internationale ou la nier en cette époque de globalisation extrême ?

Or, les authentiques vertueux diront que si l'on est obligé de penser global, il n'est pas moins nécessaire et possible d'agir local ; M. Essid l'a-t-il fait ? Que nenni !

Il a pourtant été choisi pour ses qualités morales pour agir, imposer une éthique au gouvernement ; néanmoins, au pouvoir, il a tout fait sauf une politique morale, cette poléthique impérative. Car M. Essid a été au service, directement ou indirectement, consciemment ou inconsciemment, d'un certain désordre moral, celui que représente le parti islamiste dont il a été d'ailleurs le favori lors du choix du chef de gouvernement.

Personne n'ignore, en effet, le côté pieux de M. Essid ; mais il tenait bien plus de la religiosité que de la spiritualité ; car cette dernière est loin d'être dogmatique et manichéenne comme n'a pas pu s'empêcher de l'être M. Essid à la Kasbah, ce qui a correspondu parfaitement au profil recherché par Ennahdha, au profit bien compris de sa stratégie.

Celle-ci consiste à ce que rien de bouge en Tunisie, surtout sur le plan législatif, jusqu'à son retour au pouvoir et le grand soir dont elle rêve toujours, quitte à mettre un jour ses pas dans ceux de son modèle turc pour transformer la Tunisie en une "démocratie" autoritaire, nouvelle dictature en somme n'ayant rien à renier à celle que le peuple à fait chuter, sinon pire.

Aucune des réformes majeures impératives n'a été faite par M. Essid malgré leur urgence, étant les seules de nature à révolutionner la mentalité sclérosée de la classe politique pour la mettre au diapason de celle de la société. Car celle-ci est désormais en avance mentalement sur ses dirigeants et ses élites néocolonisées se complaisant dans un dogmatisme occidentalocentriste ou orientalocentré.

Ce n'est qu'un mythe éventé de dire que la société tunisienne est conservatrice ; cela ne correspond qu'à ses supposées élites délitées qui profitent d'un tel mensonge éhonté pour ne rien changer dans le pays, qui soit de nature à rogner leurs privilèges, desserrer surtout leur étreinte sur le peuple brimé, particulièrement sa jeunesse, qu'on encourage ainsi à se transformer en munitions de la haine et du terrorisme.

Deux exemples politiques de manque d'éthique

Je donnerai ici juste deux exemples pour illustrer la tare du gouvernement sortant ayant précipité sa chute, devenant inévitable au fil des jours, bien qu'il lui était prévu de rester en place jusqu'à la prochaine échéance électorale ; ce qui correspondait aux intérêts des islamistes et leurs clones supposés modernistes.

D'abord, cette honte du projet de loi sur les violences faites aux femmes, un texte d'autant plus immoral qu'il se pare justement de morale. Un tel projet ne s'attaquant qu'à un épiphénomène, relevant moins de nos réalités que de celle de l'Occident qui plus est, se moque bien des principes éthiques, les foulant même au pied. En effet, peut-on prétendre lutter contre le harcèlement qui, au mieux, est une violence secondaire faite aux femmes, lorsqu'on se désintéresse royalement de la plus grave violence qui leur est faite, celle de l'inégalité des droits, et à leur tête l'inégalité successorale ?

Ce qui rend encore plus immoral ce texte, c'est que l'immoralité de cette violence absolue dont il se désintéresse est justifiée par la religion venant renforcer injustement le caractère scélérat d'une loi inique brimant les femmes, qui viole et le droit et la religion bien comprise.

Le second texte est celui relatif à l'allongement de la durée du travail des fonctionnaires, reculant l'âge de la retraite jusqu'à cinq ans. C'est un texte qui, malgré sa justesse, est contesté par des intérêts partisans et l'opposition politicienne des syndicats. Or, il n'y a pas que cela !

En effet, le gouvernement ne fait rien pour démontrer une volonté sans faille et une logique guerrière qui viennent transcender sa lecture statique des textes obsolètes qu'il entend réformer à bon droit.

Ainsi, faisant du juridisme, qui est un mensonge légal mais illégitime et une morale qui n'est pas éthique, il n'encourage point les fonctionnaires qui font état de leur volonté à rester au service de leur pays ; il n'en tient pas compte alors que leur volonté avérée de demeurer au travail, demandant à bénéficier de manière anticipée de cette loi, est de nature à la libérer des tracasseries politiciennes contre lesquelles elle bute, facilitant son adoption.

Que veut vraiment le gouvernement ? Souhaite-t-il sincèrement l'allongement de la durée du travail ? N'est-ce pas ce que commande l'intérêt du pays ? Alors, pourquoi n'a-t-il pas le courage d'oser imposer politiquement son texte en se basant sur les faits (la volonté des fonctionnaires, dont des retraités refusant, tels des soldats, de quitter le service de leur pays en danger), se fondant donc sur la légitimité du texte auprès des fonctionnaires, dépassant ainsi une lecture statique et momifiée de la législation d'ancien régime qui ne doit plus être interprétée selon sa lettre, mais plutôt selon ses visées ?

De fait, le gouvernement n'a eu ici, comme en tant d'autres matières, qu'une vision dogmatique, religieuse même, de la législation tunisienne actuelle qui ne date pas que de l'ancien régime, mais aussi et souvent du protectorat ; or, issu d'une révolution ou voulant l'être, il se devait d'en faire une lecture révolutionnaire, au diapason des attentes populaires.

Une telle lecture légaliste n'est que religieuse, en ce sens qu'elle rejoint par le menu la lecture de l'islam faite par nos islamistes qui se fondent sur son texte pour interdire tout effort -- pourtant commandé par la religion elle-même -- pour faire évoluer la loi religieuse, la faisant redevenir la révolution mentale qu'elle a été, à l'origine de la civilisation mondiale, une modernité avant la lettre (la rétromodernité dont je parle).

Ceci n'est qu'un aspect minime, mais bien éloquent, de ce qui a fait perdre son honneur à M. Essid au lieu de le couvrir de gloire eu égard à sa morale initiale. L'adage des anciens ne dit-il pas : summum jus summa injuria ? Je l'adapte volontiers ici en disant : la vraie vertu se moque de la fausse. Ce qui arrive à M. Essid en est la parfaite illustration.

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