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Les notions d'apostasie en Islam (3/7)

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Dans cette troisième partie, nous examinerons l'apostasie sous toutes ses coutures.

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L'apostasie dans la langue arabe

L'apostasie est l'abandon volontaire de quelque chose pour autre chose (généralement, la foi ou des vœux religieux, sinon une doctrine, une idéologie) (1). Il en est ainsi lorsqu'on désavoue quelqu'un; et on dit mettre au placard.

Pour la jurisprudence, elle est le fait de celui qui, s'étant converti à l'islam, le déserte pour embrasser une autre croyance. Elle n'est pas bien loin du sens linguistique qui suppose la rétractation et la mutation.

La mutation est le changement de et pour quelque chose, amenant à varier d'un état à un autre; il est encore dit au Lisan: "Varier: comme changer d'un endroit à un autre... passer entre deux états, modifier et se modifier; la variation a donc les deux sens de passage entre deux états et de changement d'état...." (2)

Parmi les sens de la variation, il en est aussi celui d'écart, correspondant à ce qui s'éloigne de la norme, comme l'écart de conduite qui peut être le péché ou la ruse. Ce sens est aussi celui qu'emporte le mot en arabe qui veut dire également la corruption et l'altération; or cela renvoie bien aux synonymes du mot écart que sont la souillure, la transgression et la déchéance (3).

Riche de sens, le mot apostasie suppose le passage d'un état à un autre, d'une position vers une autre. Cela emporte tout ce qui caractérise les deux situations de différence, que la variation d'état fut de bonne ou de mauvaise foi comme écart de conduite et malice.

L'apostasie dans la jurisprudence musulmane

Les quatre rites de l'Islam s'accordent pour dire que l'incroyance est en parole, en acte ou en pensée. Les légistes considèrent l'apostasie comme le passage de la religion d'Islam à l'impiété. Légalement, elle est l'intention, l'acte ou la parole d'infidélité.

D'aucuns vont, dans l'application stricte de cette définition, jusqu'à y inclure la parole légère qui ne suppose nulle conviction, faisant suite à une simple dissipation ou un pur persiflage.

Toutefois, dans les faits, ils affirment qu'il n'est d'apostasie que sur parole et acte impies, ainsi que l'a rappelé Ibn Taymia: "L'apostat est celui qui, après sa conversion à l'islam, tient propos ou fait acte en contradiction radicale avec le dogme de l'Islam" (4). Ce qui n'est bien évidemment pas pour étonner en Islam du fait que la législation pour la vie terrestre ne se base que sur l'évidence. Ce que confirme la Tradition authentique: "Je n'ai pas été habilité à sonder le cœur des gens ni à dévoiler leur for intérieur." (5)

Aussi, en vertu de la jurisprudence actuelle, quiconque est infidèle en son for intérieur, que ce soit sur intime conviction ou par doute, mais ne le montrant ni en parole ni en acte, ne peut faire l'objet de suspicion quant à sa foi islamique, même s'il peut s'avérer, en vérité, être bien infidèle. Tout au plus pourrait-on dire qu'il est un hypocrite, dissimulant son impiété.

On l'a bien compris, il ne s'agit là que du faux concept de l'apostasie prévalant à ce jour, puisque les premiers théologiens musulmans n'ont été stricts dans leur conception de l'apostasie, allant jusqu'à y assimiler la simple plaisanterie intentionnelle, que pour la gravité qu'ils attachaient à pareil comportement.

Ils supputaient un réel danger, non seulement pour la religion et sa pérennité, mais aussi pour le devenir même de la communauté dans sa cohésion, puisqu'elle avait pour fondation sa foi.

Il est donc plus juste de rectifier une telle acception en disant que l'apostasie, en jurisprudence, outre l'abandon de la religion, est obligatoirement le fait de susciter le désordre et le chaos en troublant l'ordre public de l'État islamique.

Différence entre apostasie et variation

Le sens bien connu de la jurisprudence des fuqahas tel qu'explicité ci-devant recouvre au vrai celui de la variation. Les Musulmans ont appréhendé l'apostasie selon ses divers sens linguistiques, dont surtout celui supposant, non seulement le changement de la foi, mais aussi la variation en ce qu'elle implique d'altération, de déviance par ruse et de mauvaise foi.

L'apostasie n'est ainsi pas seulement le fait de changer de foi ou d'y renoncer sur le plan individuel; elle est avant tout la tentative de porter atteinte à la foi en la faisant varier, que cela soit en s'attaquant à l'un de ses fondements, en agissant contre l'ordre établi.

Avec un tel sens enfin correct, nous démêlons l'imbroglio dans lequel les jurisconsultes contemporains se sont empêtrés du fait de leur flagrante contradiction affirmant la liberté de croyance en Islam et incriminant l'apostasie dans son sens d'abandon d'une foi.

En effet, les instituts de jurisprudence religieuse émettent aujourd'hui des opinions juridiques au sujet de l'apostasie dans son sens jurisprudentiel qui stipule la prescription d'un châtiment terrestre, soutenant dans le même temps malgré tout que cela n'est pas incompatible avec la liberté religieuse. Cette conception déjà bancale est appliquée aux convictions personnelles pacifiques, et non à des mouvements politiques hostiles à l'ordre, perturbant la paix sociale.

Il est patent que le fait d'adopter le sens de la variation -avec ce qu'il implique de déviance par rapport aux fondements religieux par la métamorphose d'un texte, son altération et l'infléchissement d'un sens par la modification et la déformation- ne touche en rien au principe que nous avons confirmé de la liberté absolue de croyance en Islam.

Avec un tel sens, cette liberté ne s'arrête pas à la conversion à l'Islam, mais reste effective même dans le cas d'apostasie. C'est que la liberté doit être totale, sinon elle n'est point liberté, n'étant qu'un leurre!

À suivre

NOTES :

  • (1) cf. Le Lisan.
  • (2) Ibid. Et Ibn Mandhour d'ajouter : "Et dans la Sunna : 'Qui varie entre au paradis' voulant dire : qui change passant de l'incroyance à l'islam. Azhari note : varier, c'est changer, et toute variation est une diversification, un passage entre deux états. Ainsi est le sens du hadith de Khaibar..."
  • (3) Ibidem
  • (4) cf., en arabe, Le sabre dégainé contre qui insulte le prophète.
  • (5) Cité par Boukhari et Mouslim