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Les Incorruptibles en Tunisie ou le remake politique de la Prohibition américaine

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L'histoire américaine a enrichi l'imaginaire populaire mondial de la geste des Incorruptibles, ces agents de l'ordre éthique protégeant la loi durant la période noire de la Prohibition, qui n'est qu'une sorte de salafisme daéchien, étant un intégrisme profane, s'en prenant aux droits citoyens au nom de la morale, violentant la liberté privée, la niant même.

La Prohibition américaine

La Prohibition, si elle ne concerne pas que les États-Unis, d'autres pays occidentaux ayant tenté d'interdire la consommation et le commerce d'alcool comme la Finlande, le Canada ou la Russie, y fut surtout célèbre durant cette période s'étendant de 1919 à 1933.

Elle a été le résultat du 18e amendement de la Constitution qui, au nom du désir religieux d'élever la moralité, et ce en associant alcoolisme et délinquance, a prohibé la production, la vente et le transport de boissons alcoolisées. À noter que cet amendement finira par être abrogé en 1933 par le XXIe amendement après avoir fait des ravages énormes dans le pays, encourageant surtout le crime organisé.

En effet, il entraîna une augmentation considérable de la délinquance qui a accompagné un fort accroissement de la demande d'alcool du fait justement de l'interdit. Cela donna naissance à ce qu'on a appelé les Incorruptibles, surnom attribué par les médias américains à un groupe d'agents du Trésor fédéral, dits T-men, qui ont lutté dur pour faire respecter la loi quand bien même elle était mauvaise.

Agissant surtout à Chicago, ville du crime par excellence, entre 1920 et 1930, on en a retenu le nom d'Eliott Ness, leur chef qui a défié et vaincu la contrebande d'alcool par de puissants mafieux à la tête desquels s'est illustré le célèbre Al Capone.

Ness et les siens, une poignée, étaient des incorruptibles du fait qu'ils se distinguaient par leur sens moral irréprochable au service de la loi, nonobstant son aspect illégitime, et ce dans un milieu de corruption endémique de la société n'épargnant pas les forces de l'ordre. Surtout qu'il était de notoriété publique que le FBI n'était pas épargné de l'infiltration par les trafiquants et les contrebandiers.

C'est d'ailleurs ce qui amena le président américain à faire appel à ce membre connu par son intégrité du Trésor qu'était Ness afin de travailler au bureau de la prohibition. Ce qu'il fit avec le plus grand succès en s'entourant d'hommes sûrs et particulièrement éthiques.

L'histoire véridique de cette petite équipe de choc des Incorruptibles qui firent merveille fut relatée par leur chef lui-même dans son livre posthume publié en 1957, quelques mois après sa mort, sous le titre The Untouchables.

La Prohibition tunisienne

Nous osons dire que la situation en Tunisie est mutatis mutandis comparable à celle des États-Unis, une part des élites du pays étant saisie par une fièvre bigote qui rappelle celle ayant amené la triste Prohibition. De plus, elle entretient un terrorisme mental qui nourrit le terrorisme daéchien.

Aussi, c'est d'incorruptibles comme ceux de Ness qu'a besoin la Tunisie aujourd'hui pour vaincre la Prohibition postmoderne qu'est le terrorisme daéchien. Celui-ci est une nébuleuse d'intérêts, nullement religieux, mais maffieux, ayant pour point commun le dogme de l'intérêt, qu'il soit moral ou matériel.

Ce terrorisme est une prohibition, se nourrissant d'un autre terrorisme qui en est la racine, le terrorisme mental généré par une vision caduque de l'islam, une lecture intégriste qui en fait une foi obscurantiste, contraire aux droits et aux libertés. C'est pour cela qu'il importe de ne plus parler, mais d'agir concrètement en proposant et en votant des projets de loi attestant qu'on ne pratique pas un tel terrorisme mental. Outre les deux projets de loi récemment proposés ici, il importe d'abroger les textes restreignant la consommation et le commerce d'alcool et la consommation de cannabis eu égard à leurs effets néfastes avérés.

Pour cela, il faut de vaillants hommes et femmes éthiques afin de lutter contre les criminels terroristes et leurs complices maffieux de la contrebande et de la corruption. Mais il faut aussi et surtout que de tels incorruptibles ne soient pas juste au service de la législation du pays dont de larges pans sont obsolètes, alimentant la fausse lecture de l'islam à la source d'une confusion des valeurs terribles dans la tête de certains jeunes qui croient servir Dieu quand ils ne sont qu'aux ordres du diable.

Pour exemple, on ne citera jamais assez cette fausse acception du jihad mineur, la lutte armée qui est forclose en islam pur où il ne reste que le jihad akbar, l'effort maximum. Or, personne de nos responsables, surtout religieux, n'ose dire cette vérité et faire donc son devoir moral, religieux et légal de rappel auprès des jeunes instrumentalisés par les marchands de la religion, dont des penseurs de renom et des politiciens proches du pouvoir.

Autre exemple, les lois liberticides dévastant la vie de jeunes innocents pour un malheureux joint ou une relation sexuelle hors les normes légales devenues illégitimes depuis l'entrée en vigueur de la Constitution, transformant nombre de nos jeunes en délinquants, proie facile des semeurs de la haine et de la mort dans notre pays et ailleurs.

Il est temps que des Incorruptibles tunisiens s'attaquent à la prohibition qui a cours dans le pays, épaulant les forces de l'ordre qui combattent le terrorisme physique en abolissant au plus vite les lois scélérates et en proclamant et diffusant la saine lecture de l'islam.

En effet, ce dernier est une religion des libertés, la vie privée y étant protégée et la religion ne gérant que les rapports exclusifs entre le fidèle et son Dieu sans la moindre immixtion des autorités publiques, car la foi n'a pas à intervenir dans le domaine public.

C'est cela la saine compréhension d'une religion qui a été une révolution mentale et qui doit le redevenir en Tunisie sur le plan d'un islam officiel encore intolérant, car il est bien plus tolérant sinon libertaire dans les couches populaires. Toutefois, celles-ci vivent leur foi en catimini, informellement, du fait justement du milieu des contraintes légales et du zèle de certains extrémistes religieux allant jusqu'à la violence et le meurtre.

Il est donc bien temps de sortir la Tunisie de sa Prohibition morale bien immorale. Alors, vivement des Incorruptibles tunisiens!

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