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Les approximations de M. Tozy sur l'islam marocain

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RELIGION - Dans une interview au HuffPost, le professeur Mohamed Tozy a estimé que le rapport de force serait en faveur du conservatisme. Je suis dans l'obligation de m'inscrire en faux contre une telle assertion.

J'estime même qu'un tel propos participe de l'état de crise actuel de l'islam. En apportant ces précisions de terrain, nous espérons que notre éminent penseur voudra les accepter comme le fait polémique venant relativiser toute vérité.

Une dimension soufie minorée

Définissant l'islam sunnite marocain, M. Tozy nous rappelle que le dogme est achaârite, donc rationaliste, tout en étant parfois conservateur dans sa recherche de l'équilibre entre texte et raison.

S'agissant du rite, il rappelle qu'il est malékite, andalou et marocain "caractérisé à la fois par son conservatisme et son extrême pragmatisme, puisqu'il englobe des pratiques très peu orthodoxes, et convient très bien à l'islam berbère rural."

Certes, il n'omet pas la troisième composante qui est la dimension spirituelle, soufie; seulement il n'en dit pas plus, ni surtout son aspect prégnant dans la société et son emprise sur les esprits. S'il y a une mosquée dans chaque quartier de nos villes, il y a bien un marabout au moins dans chaque village.

Taire cet aspect essentiel de l'islam populaire amène à se tromper sur l'islam maghrébin. Or, c'est l'islam soufi qui est l'alternative crédible à l'islam officiel mis en échec par Daech, représentant le vrai esprit de l'islam, tolérant, libertaire et altruiste.

Un islam officiel déconnecté des réalités

S'agissant de l'incarnation de l'islam au Maroc par l'actuel gouvernement d'islamistes supposés modérés, M. Tozy estime à tort qu'ils "ont mis beaucoup d'eau dans leur vin." Effectivement, ce ne fut que par tactique et sous la contrainte, cédant sur l'accessoire pour demeurer intransigeants sur le principal qui est le dogmatisme en matière d'interprétation de la Loi religieuse. Ils refusent ainsi de se libérer du diktat du texte pour l'interpréter. Aussi est-il juste d'estimer qu'ils "sont, au final, plus conservateurs qu'islamistes".

Or, les larges couches des musulmans désorientés ne semblent conservatrices que du fait de leur soif d'information sûre et fiable sur leur foi. On aurait aimé voir M. Tozy en parler, car le silence est devenu aujourd'hui coupable!

M. Tozy estime que le rapport de force social "est en faveur du conservatisme". C'est à ce niveau que pèche l'analyse de M. Tozy, l'observation que je fais sur le terrain sociologique de la religion ainsi que du rapport des forces étant loin d'être conservatrice. M. Tozy sait ainsi que le résultat des élections ayant amené les islamistes au pouvoir était loin d'avoir traduit la réalité du terrain sociologique. Ce dernier a une appréhension de la religion bien plus iconoclaste que l'islam officiel. Dois-je rappeler ici les quasi-dionysies que sont les moussems des saints?

La société n'est pas conservatrice

Parlant de l'actualité marocaine, citant le cas de l'avortement, notre politologue parle d'un "roi moderniste" se retenant dans son élan réformateur, étant "sensible aux rapports de force dans la société, donc qui peut aussi prendre des décisions conservatrices...".

On a déjà noté qu'un pareil rapport de force était illusoire, étant juste l'idée que les élites au pouvoir se font de leur société qu'ils ont tort de croire rétive au changement.

Citons un cas évoqué ici, celui du jeune Marocain Ihsane Jarfi qui a été victime en Belgique d'un effroyable drame pour cause d'homosexualité. Non seulement son papa et tous ceux qui le connaissaient ont défendu sa mémoire et ses moeurs irréprochables, mais de larges couches au Maroc ont été touchées par son drame, manifestant un réel sentiment de compassion.

Si les autorités veulent sur cette question sensible vérifier le véritable état de la société, ils pourraient envisager d'honorer la mémoire du jeune homme à l'occasion du troisième anniversaire de son meurtre par un projet de loi abolissant l'homophobie. Ils verront s'il est ou non accepté par la majorité des Marocains!

Des élites démissionnaires

Sur le cadre étatique et politique, notre professeur fait juste état du besoin des gens "de se sentir dans un pays musulman". Or, personne ne conteste le fait que l'islam soit une identité, mais il est bien des façons d'être musulman. Le tort de l'islam officiel est de ne pas avoir su évoluer contrairement à la société, ayant fermé la voie devant tout effort d'interprétation, d'où l'enclosure dogmatique actuelle.

On se trouve aujourd'hui devant l'obligation de rouvrir l'ijtihad comme le commande le Coran sinon c'est la loi de Daech qui est déjà dans nombre de mentalités! Cela ne traduit bien évidemment pas le supposé conservatisme dont parlait M. Tozy, mais une défiance à l'égard des autorités officielles qui vont de concession en concession face aux intégristes alors qu'il faut leur opposer un islam encore plus tolérant et humaniste, un islam soufi.

On s'étonne donc de voir le fin observateur qu'est M. Tozy parler d'un fonctionnement du système politique à 99% normal. Il est vrai que sa prémisse du conservatisme étant fausse, sa conséquence ne pouvait que l'être. Comme tous les systèmes autoritaires arabes, le système politique marocain est en dysfonctionnement critique. Si on ne libéralise pas le système, commençant par les libertés et les droits notamment dans le cadre de la vie privée, le système risque d'exploser tôt ou tard.

M. Tozy se laisse aller à relativiser la régression des droits de l'Homme au Maroc par une régression qui serait généralisée au monde entier. Nous ne contestons pas que la démocratie soit émergente au Maroc, comme il le dit; il n'empêche que ce pays dispose dans ses traditions de valeurs démocratiques et humanistes éminentes mises sous le boisseau du fait du mythe d'un conservatisme de la société qui n'est que celui des élites démissionnaires.

En cela, l'Occident est aussi responsable car il cède, du fait de la crise, sous une islamophobie de certaines franges de ses sociétés ranimant un passé de rivalité entre les traditions judéo-chrétienne et islamique.

Pour finir, contrairement à ce que semble dire M. Tozy, il n'y a pas de choc de valeurs, il n'y a qu'une confusion de ces valeurs pour une mauvaise communication sur l'islam de la part des intellectuels éclairés.

Il est bien temps, pour ces derniers, de pratiquer un enracinement dynamique, s'attachant à l'islam dans ce qu'il a de meilleur, sa spiritualité et son humanisme tout en étant œcuménique; ce que fut le soufisme.

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