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Le divorce inéluctable du couple américano-saoudien

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Dans une chronique sur le HuffPost, Samir Saul, estime improbable un divorce dans le couple formé par les États-Unis et l'Arabie Saoudite.

Cette pertinente analyse de politique internationale classique, selon un paradigme périmé, ne me semble pas fondée au vu du nouveau paradigme en gestation imposé par un monde qui a changé.

Car si les analystes s'accordent bien que notre monde n'est plus le même, nombre d'entre eux, comme M. Saul, continuent d'user de concepts obsolètes.

Le monde tel qu'il est

S'il est une règle intangible en sciences sociales et humaines, c'est que tout y est tangible, étant in-tangible. Toute chose qu'on peut voir, sentir et toucher n'a que la force apparente de l'inertie; dès qu'elle se met à bouger, elle est inertielle.

Inertielle, voilà le maître mot de la réalité politique internationale actuelle. Le terme n'est pas à prendre au sens physique d'une inertie qui n'est qu'apparente dans tout ce qui vit, mais au sens aéronautique de détermination de la position du centre d'inertie d'un solide en mouvement.

Et le terme est encore plus approprié, en science politique, en son sens informatique de défilement inertiel désignant cette simulation d'une accélération et une décélération proportionnelles à la vigueur du mouvement du doigt.

C'est un tel sens qui caractérise désormais les rapports internationaux postmodernes : l'accélération de l'histoire en notre âge des foules est un défilement inertiel. Exit donc l'inertie supposée et sa force mystificatrice; il est une mouvance actuellement indéfinie qui est plutôt infinie et dont la compréhension est la clef de celle du monde tel qu'il sera demain.

Aussi, supposer immuable un état de choses, le basant sur des faits certes objectifs et rationnels, fait négliger ce qui est essentiel à prendre en compte aujourd'hui, à savoir justement le subjectif et cet irrationnel qui n'est qu'une rationalité autre. Car il est une dimension essentielle pour comprendre les faits sociopolitiques ayant trait à l'imaginaire et aux mythes qui forment l'atmosphère mentale d'une époque, son esprit.

L'auteur l'admet, d'ailleurs, en notant qu'"aussi 'spéciale' que puisse être la relation américano-saoudienne, elle n'a pas atteint le degré d'interpénétration symbiotique de la relation américano-israélienne". Or, en disant que "trop d'intérêts communs ou l'absence d'alternatives retiennent les partenaires en tandem", il néglige justement le fait capital qu'il n'y a plus justement d'absence d'alternative.

Ce n'est pas parce qu'ils sont "liés depuis 70 ans sur le plan politique et depuis 82 ans sur le plan pétrolier" qu'Américains et Saoudiens forment un couple éternel. Le régime wahhabite est un anachronisme dans le monde d'aujourd'hui et le paradigme nouveau ne lui permet plus de durer trop longtemps. Aussitôt que viendra à lui faire défaut l'appui américain, il disparaîtra.

Linéaments d'un paradigme en gestation

La maison du couple américano-saoudien repose certes sur les intérêts que détaille M. Saul. Toutefois, il oublie ce qui est à la base de ces intérêts: une communion dans un esprit religieux intégriste, chrétien protestant d'un côté et islamiste intégriste de l'autre.

C'est une telle matrice judéo-chrétienne qui fait dire à l'auteur que "les relations américano-saoudiennes sont étroites et, quoiqu'embarrassante, l'intimité américano-israélienne ne leur fait pas ombrage." C'est le cause sine qua non du couple, comme la procréation au mariage religieux. Aussi, il suffit que cette cause ne soit plus satisfaite pour que le couple se sépare.

Et c'est ce qui rend inéluctable le divorce du couple américano-wahhabite. Car le rigorisme américain, malgré ses travers parfois excessifs, n'a rien à voir avec celui des wahhabites. Le premier s'est fait une raison en se sécularisant et en composant avec les valeurs humanistes universelles tandis que le second les nie farouchement en bloc. Il agit même à propager son idéologie meurtrière, y compris pour son partenaire.

Aussi, un jour ou l'autre, aura lieu la séparation inévitable que la situation de l'islam actuel permet de retarder. Car il est bien des lignes de fracture qui se consolident en islam, le révolutionnant de l'intérieur; ce à quoi les États-Unis sont très attentifs.

Il s'agit d'une dynamique des profondeurs qui, inévitablement, enfantera un islam assez attaché à ses racines tout en étant très l'aise dans le siècle, réalisant une symbiose entre enracinement dans la tradition purifiée et ouverture sur les valeurs universelles; c'est ce qu'on nomme enracinement dynamique, et c'est l'avenir de l'islam.

Cet islam s'imposera pour les Américains comme un partenaire plus appareillé à son idéologie et à ses intérêts, et il encouragera sa diffusion et son installation à la place des régimes anhistoriques, dont celui avec qui il fait couple. Il suffira alors que le soutien américain manque au régime wahhabite pour lui faire connaître son propre arabe qui sera islamique.

Loin d'être une vue de l'esprit, c'est d'une centralité souterraine qu'il s'agit, des convulsions qui préparent une éruption volcanique. Cela donnera les partenaires crédibles, susceptibles de durer, dont le gendarme du monde a besoin. Celui-ci est cruel d'un régime bien ancré dans l'histoire et non d'une dynastie relevant d'un passé sans racines, ne tenant que par une fiction religieuse.

Bien évidemment, il y a aussi le troisième partenaire du couple, l'amant israélien; il suffira qu'il soit aussi celui du nouvel islam organique qui, bien dans sa peau et serein, fera assumer son statut pluriel au faux couple actuel en étant l'amant des deux amants énamourés. Or, malgré les apparences, les liens entre Juifs et Musulmans sont encore plus solides que ceux entre Juifs et Protestants, relevant même de la passion amoureuse.

Sentant le danger, le régime saoudite évoque déjà la normalisation avec Israël. Car, devenus cibles du djihadisme, comme le note M. Saul, les États-Unis ont changé d'attitude à son égard. Un scénario consistant à se passer de l'Arabie Saoudite a déjà été expérimenté par les néoconservateurs, ce "Grand Moyen-Orient", recomposition géopolitique de la région (où) l'Arabie saoudite est vouée au morcellement au même titre que tous les autres pays arabes."

Dans sa dimension d'exclusion du régime saoudite, ce scénario est toujours actuel. Aussi, contrairement à ce que dit l'auteur, il serait loin d'être "hasardeux de prédire une rupture américano-saoudienne".

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