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L'apostasie, c'est la variation en religion (4/7)

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La pratique des Arabes de l'apostasie ne tournait pas autour de la récusation ou l'acceptation de la foi; elle portait plutôt sur le rejet de l'ordre.

Ce qui a été appelé apostasie par les ulémas n'était que la variation de la religion et une insurrection contre les représentants de cet ordre en ce qu'il représentait la constitution de l'État islamique.

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La variation linguistiquement

Ibn Mandhour dit dans son Lisan: "La variation de quelque chose c'est sa modification, même sans remplacement. Essentiellement, la variation est la métamorphose de la chose, sa mutation d'état. Et l'essence du fait de varier, c'est adapter une chose à la place d'une autre, comme de varier la prononciation d'un mot en modifiant une lettre... La variation est donc le changement d'une apparence en une autre apparence."

La variation en religion est ce que nous avons pris l'habitude d'appeler apostasie; alors que l'apostasie, dans son sens coranique, ne concerne que la croyance, et elle ne regarde donc que Dieu et sa créature. Quant à la variation, tout au contraire, elle est une atteinte au lien unissant le croyant et sa société par l'altération et le bouleversement de l'ordre public ainsi que cela eut lieu en Arabie après la mort du prophète.

Dans l'histoire arabe musulmane, on assista avec ce qui fut nommé apostasie à une tentative de renversement de l'ordre établi.

La variation historiquement

L'imam Ibn Al Qayim note que "l'apostat est mis à mort plus pour raison politique que sur prescription religieuse, s'agissant d'une question politique dans une intention de protection des Musulmans."

Cela précise bien la nature de l'apostasie au sens de variation dans l'histoire islamique. Et ce n'est pas pour étonner, l'apostasie n'y ayant jamais été la répudiation ou le rejet de la foi ainsi que nous l'entendons aujourd'hui comme simple conviction personnelle.

Il est indubitable que l'apostasie a été dans l'histoire arabo-musulmane une variation en religion; aussi a-t-elle nécessité le châtiment que la tradition prophétique a édicté, puisque le prophète a parlé de variation en religion et non de simple apostasie, telle qu'évoquée dans le Coran. (1)

La variation en religion, lorsqu'elle est l'ordre structurant la société, est parmi les plus graves crimes dans toutes les sociétés humaines; cela n'est en rien propre à l'Islam. En effet, dans les temps passés, l'hérésie était de la variation, de laquelle relevait aussi toute contravention aux us et coutumes en matière de croyance.

Cela ne revenait pas uniquement à de l'innovation ou de l'excentricité, mais s'assimilait aussi à des menées d'encouragement à enfreindre et contester tout ce qui est primordial.

Aussi a-t-on vu toutes les religions, qu'elles fussent du Livre ou non, tenir particulièrement à la protection de sa foi de la moindre variation afin de lui éviter d'être altérée. Ce qui justifiait de telles attitudes, c'est que les sociétés humaines étaient en ce temps-là fondées sur la religion qui, loin de n'être qu'une croyance personnelle, était bel et bien la base d'un ordre sur lequel s'articulait la société tout entière.

Et c'était l'état de la société arabe tribale que l'Islam est venu unifier dans le cadre d'un État dont la religion constituait la pièce angulaire. L'Islam a donc joué dans l'État islamique naissant le rôle qui incombe aujourd'hui à la constitution dans nos sociétés contemporaines.

La variation jurisprudentielle

On comprend de la sorte l'attitude des jurisconsultes de l'Islam vis-à-vis de l'apostasie en tant que variation en religion, sa métamorphose même, et leur sévérité en la jugeant.

C'est que l'apostasie des tribus arabes était politique et non point religieuse. Aussi, si la jurisprudence musulmane a été unanime à décider la mort de l'apostat, cela ne procédait en aucun cas d'une vision comparable à la nôtre aujourd'hui de l'acte d'apostasier.

Celui-ci, en notre temps, n'est qu'une illustration de la pratique d'une liberté, celle de croire; ce qui était absolument inconnu en telle époque.

De fait, les ulémas ont puni la variation dans la religion, c'est-à-dire la tentative de destruction par un bouleversement majeur. Nous n'y voudrions pour preuve que le fait que ce qui a été qualifié de guerres d'apostasie constituait effectivement des guerres, l'apostasie s'étant faite en masse.

Effectivement, les tribus apostates ont renié publiquement leur soumission à l'un des piliers de l'Islam et à l'une des obligations du système social communautaire; bien mieux, elles se sont attaquées aux représentants de l'ordre établi.

Il n'est d'ailleurs pas surprenant de retrouver clairement présente chez les jurisconsultes cette intention maligne d'attenter à la paix civile en s'attaquant à la religion de l'État. En fait, ils se sont conformés au dit prophétique établissant un lien entre la menace encourue par la religion et ses retombées sur la communauté, du moment que cela provient d'un groupe et non d'un individu isolé. (2)

Déserter son groupe, à cette époque, était se perdre par l'abandon de la tribu, seule réalité qui comptait; ce qui revenait du coup à une volonté délibérée d'y porter préjudice. La renonciation à la foi était une désertion du groupe; et cela revêtait une gravité telle qu'il amenait à la condamnation à mort de tous ceux qui osaient quitter leur communauté, sapant les fondements de leur tribu.

Outre la valeur éminente de la vie de groupe à l'époque, nous devons nous remémorer que le simple fait de sortir de la ville après s'y être installé pour nomadiser et revenir à la campagne était désapprouvé et même refusé sans appel.

Jawad Ali rappelle ainsi dans son histoire qu'on "reprocha à Aba Dhar Al Ghifari, Compagnon du Prophète, d'avoir choisi de s'isoler à Rabadha, hors de la ville, délaissant le groupe." (3)

À suivre

NOTES :

(1) Le prophète dit bien « Quiconque varie dans sa religion est à mettre à mort »; cf. Boukhari, par exemple.
(2) La parole du prophète est évidente, invitant à la mise à mort de l'apostat qui « quitte sa religion, désertant le groupe. » Cf. Mouslem.
(3) cf., en arabe, Histoire détaille des Arabes avant l'islam, 4e édition, 8/194.

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