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La Tunisie et ses nouveaux profiteurs

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Tout le monde s'accorde à dire que la Tunisie est un pays où il fait bon vivre et dont le peuple est attachant, étant paisible, aimant vivre et laisser vivre, ce que traduit éloquemment l'expression populaire "ayyach", équivalent de bon vivant.

C'est une qualité dont les démons de la politique usent et abusent. Ainsi, la dictature s'en est servie pour s'imposer et durer au moins près de trente ans, si on exclut la période bourguibiste, régime éclairé et néanmoins autoritaire.

Aujourd'hui, le pouvoir issu de la révolution -- qui a été plutôt un Coup du peuple -- cherche à faire de même. Après tout, soutient le pouvoir islamiste qui est le seul vrai détenteur de l'autorité, soit directement soit indirectement: d'autres ont profité sans légitimité, on a tout autant le droit de profiter de ce peuple, avec bien moins d'illégitimité.

Mais ils ne laissent pas entendre, tout en le pensant fortement et en y agissant, qu'ils entendent rester au pouvoir vaille que vaille pour au moins une période équivalente. Ce serait le prix de la douleur à leur payer, sinon, ils seront obligés de recourir à la stratégie biblique de Samson, premier terroriste de l'histoire du monothéisme. Au vrai, les islamistes se réfèrent bien plus à la Bible qu'au Coran qu'ils violent.

Coquins copains

C'est bien pour user et abuser du pouvoir que, dans le prolongement de leur alliance avec le capitalisme sauvage qui leur a ouvert la voie vers le pouvoir, les islamistes se sont alliés au départ avec de faux démocrates et aujourd'hui avec de faux modernistes. Dans un cas comme dans l'autre, cela leur a permis et permet de garder en l'état la législation liberticide de la dictature et de jouer, en plus, aux libéraux avec des sorties médiatiques calculées relevant de la pure esbroufe.

Ainsi, avant hier, on s'est payé le luxe de visiter une brasserie; hier on a évoqué la conviction de la nécessité de dépénaliser l'homosexualité et le cannabis; mais aujourd'hui on soutient sinon on encourage des activistes excités s'acharnant, à El Jem, contre un point de vente d'alcool ayant la légalité de son côté.

Mais Ennahdha ne se soucie guère de légalité, seule compte la sienne propre supposée assise sur une légitimité transcendant l'État de droit. C'est ce qu'on voit faire par sa création qu'est l'Instance Vérité et Dignité qui ne sert ni la vérité ni la dignité tout en voulant réécrire l'histoire. Il est vrai, les anciens ont bien dit "Malheur aux vaincus" (vae victis).

Et le vaincu aujourd'hui est encore le peuple tunisien qui attend toujours son enfant, non pour le sauver, mais pour le comprendre, lui rendre le pouvoir! Et le débarrasser, pour le moins, de la législation du protectorat et de la dictature.

Car, bien évidemment, le parti islamiste n'entend rien faire pour libérer le peuple des lois scélérates qui briment sa jeunesse. Par exemple, voter un texte de loi dépénalisant le cannabis ou l'homosexualité. Or, des projets existent et lui ont été soumis. Pendant ce temps, la corruption se généralise et l'État se transforme en une similithéocratie, le pouvoir prenant des atours religieux de manière occulte.

Religiosité rampante

Tout cela ne se ferait pas aussi aisément s'il n'y avait une complicité objective entre les intégristes religieux et les laïcistes. Ce qui relie les uns aux autres, outre les intérêts communs induits du pouvoir et ses délices, c'est la haine qu'ils s'échangent. Elle les fait se supporter, plutôt que de s'entretuer, ayant trop à perdre dans une guerre où la perte d'une partie entraînera fatalement celle de l'autre. Or, les deux n'ont rien en commun avec le peuple, sinon juste en affichage trompeur, plumage ou ramage pour les supposés libéraux et les deux pour les marchands des mosquées.

Aussi, on préfère le statu quo actuel quitte à mentir sur l'intention d'en sortir; ce qui arrange surtout les intégristes religieux puisque leur stratégie consiste à changer le pays en douce en usant de leur fausse lecture d'une religion qu'ils galvaudent quand ils ne la violent pas.

Tout logiquement, le grand perdant est le peuple de Tunisie, sa jeunesse surtout qui mérite bien mieux et qui ne cesse d'être harcelée, martyrisée. Ainsi, au lieu d'envisager de réparer les fautes du pouvoir à l'égard des jeunes qui ont vu leur avenir brisé pour consommation de cannabis, puisqu'on a réparé le préjudice à de vrais délinquants ayant violé la légalité, on s'interroge encore s'il faut les emprisonner ou non!

On dira, certes, que les délinquants dont on a réparé le préjudice avaient violé une loi illégitime et donc illégale; est-ce que la loi 52 n'est pas tout autant illégale, condensant même les turpitudes du régime déchu?

Et comme les forces occultes ne chôment pas, on continuera à changer en douce le pays en une théocratie occulte. Après tout, les libéraux, tout à leur business, se soucient bien peu de la nature du régime, du moment qu'on ne touche pas à leurs affaires. Il suffit d'accoler le label Halal et le tout est joué. C'est bien la dernière trouvaille du capitalisme sauvage qui a roue libre en Tunisie à la faveur de son alliance avec l'islam sauvage qu'il a installé au pouvoir et qu'il protège encore, bien à tort.

Mythe du conservatisme social

L'arme fatale dont usent les nouveaux profiteurs du pays, cette dictature déguisée -- puisqu'elle s'est coulée dans le moule de l'arsenal juridique scélérat du régime déchu -- est ce mythe d'une société qui serait conservatrice. Et on évoque, pour exemple, un prétendu rejet des masses de l'alcool, de la drogue ou de l'homosexualité quand cela n'est que le fait d'une minorité de zélotes aux mains d'agents de l'ombre au service de la stratégie des partis au pouvoir.

Cette mythologie du conservatisme social n'a qu'un seul but: sauvegarder la mainmise de l'État sur la société. On l'a d'ailleurs vu à El Jem, et on le verra ailleurs encore, à Msaken déjà: on prétexte la sauvegarde de l'ordre public, quitte à menacer de le perturber et même le faire, pour plaider, pour le moins, le maintien de l'actuelle législation liberticide.

Au demeurant, c'est pour cela qu'un parti comme Tahrir, qui ne rate pas une occasion pour se signaler en bravant l'État de droit, n'a pas été interdit et n'est pas près de l'être. Comme de bien entendu, le prétexte tout trouvé est de laisser libre cours aux différentes sensibilités, y compris les plus extrêmes, pour mieux les contrôler. Cela serait pertinent si l'on n'était pas encore soumis à des lois scélérates qui briment les innocents, alors que les coupables bénéficient du droit de faire état de leurs turpitudes.

Car on continue à s'en prendre à ceux qui, sans perturber l'ordre public ou contester ses valeurs cardinales comme le fait Tahrir, se limitent à revendiquer leurs droits les plus légitimes et leurs libertés privatives les plus incontestables.

Si ces derniers contestent un ordre injuste théocratique, moral et social, Tahrir conteste un ordre juste, légal et démocratique; or, on brime les uns, respectueux de l'esprit de la constitution, et on supporte l'autre, négateur de cette même constitution. Deux poids deux mesures!

Au vrai, le parti extrémiste Tahrir est fort utile pour la stratégie manichéenne d'Ennahdha, bien aise ainsi de ne pas devoir ôter le masque qu'il affectionne de parti néoconservateur. Ce sont les autres qui se salissent les mains pour lui. Mais qui doute, désormais que Montplaisir abrite dans ses combles un portait que personne ne doit voir? C'est celui d'un Dorian Gray islamique.

Dorian Gray islamique

Tantôt avec ses supposés alliés du temps de la troïka, de véritables clones, tantôt avec le parti devant être son antithèse et qu'il a fait imploser comme il sait si bien le faire, le parti islamiste est un véritable vampire politicien. Ayant conclu un pacte avec le diable, il a le talent de garder une apparence de jeunesse épanouie pour simuler et dissimuler à loisir, et même jouer au progressiste sans rien faire de concret, sinon pérorer.

Bien mieux que Faust, c'est un nouveau Dorian Gray, un dandy islamique qui avance masqué, ses turpitudes étant cachées. Les habitués des combles de son quartier général à Montplaisir savent pourtant que rien de ses turpitudes n'est inapparent; tout est consigné et bien évident sur son portrait jalousement gardé caché, et ils révèlent la décrépitude morale de la politique politicienne d'un parti se présentant comme l'incarnation de la morale alors qu'il agit le plus immoralement.

Mais il est encore temps au Dorian Gray tunisien de se rattraper! Le parti Ennahdha est le groupe le plus nombreux au parlement. Pourquoi donc, au lieu de vouloir continuer à tromper en vain, il n'endosse pas l'amendement qui a été proposé pour modifier le projet gouvernemental en vue de dépénaliser enfin le cannabis? Ou encore cet autre projet, un texte de loi consensuel pour dépénaliser l'homophobie?

Si Rached Ghannouchi veut échapper au sort qui s'attache fatalement à son portrait en Dorian Gray, il est amicalement sommé de le faire le plus vite pour le cannabis et d'ici la prochaine journée mondiale de lutte contre l'homophobie, le 17 mai.

S'il le fait, il allègera le portrait des combles de Montplaisir de ses turpitudes et il ne serait plus le sien. Bien mieux, s'agissant d'homophobie, il entrera dans l'histoire comme le sauveur de l'islam non seulement en Tunisie, mais aussi au Maroc qui, inéluctablement, suivra. On suppute même incessamment une initiative du roi en ce sens, un message du ciel l'ayant même commandé! Or, le roi est commandeur des croyants et ne saurait désobéir à l'ordre de Dieu!

S'il ne le fait pas, ce serait bien malheureux pour ce qu'il laissera comme souvenir de lui: un animal politique, mais bien moins lion que chat simulant la majesté du roi de la jungle. Car il aura apporté la preuve de mensonges avérés et réitérés outre d'une violation caractérisée de la religion, la démonstration ayant été faite que l'islam n'a jamais été homophobe, Dieu ne pouvant être injuste à l'égard de ce qui est une nature chez certaines de ses créatures!

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