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La Tunisie dans l'OTAN?

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À cette question légitime répond par la positive un intellectuel tunisien installé aux États-Unis. Et c'est illégitime au vu des réalités actuelles de la Tunisie. C'est même l'illustration évidente de la déconnexion, par rapport à l'état du pays, de nos élites, y compris celles se présentant comme modernistes.

Déconnexion des réalités

En effet, ce sont elles, tout autant sinon plus que les intégristes religieux, qui assument la responsabilité des périls qui menacent notre patrie aujourd'hui et les acquis chèrement acquis de l'héritage Bourguiba, sa part de lumière du moins.

Ainsi fait M. Tlili qui se focalise sur le "vampire" islamiste, selon son propre terme, oubliant qu'un tel monstre n'est que le fruit d'autres monstres aussi avides de sang frais ; et surtout qu'il ne survit que grâce à la bienveillante soumission de ses supposées victimes.

De plus, le parti islamiste tunisien n'est qu'un vampire de papier, un artefact qui n'existe que par les mythes qui pullulent dans les têtes supposées bien faites. C'est cela qui les amène à faire des propositions contreproductives, comme celle de M. Tlili.

Car le résultat immédiat d'une telle proposition est de renforcer le rejet américain au nom de la souveraineté nationale, ce dont l'artefact islamiste raffole. Surtout qu'il s'accompagne de puériles manifestations d'islamophobie savamment orchestrées; ce qui est pain bénit pour les dogmatiques religieux au pouvoir qui, non seulement s'en sustentent, mais en usent pour prospérer, se faisant passer pour des victimes agressées. Ce faisant, elles continuent, en catimini, à agresser la société livrée à leur travail de sape au nom de la morale et des valeurs de la patrie.

Une proposition hors sujet

Dans la tribune à laquelle nous référons, publiée au New York Times sous le titre: Saving Tunisia From ISIS et que reprend en français Leaders, M. Mustapha Tlili a écrit ceci: "Puisque les États-Unis ont déjà accordé à la Tunisie le statut "d'allié majeur", pourquoi ne pas l'inviter également à devenir un 'pays aspirant' à une éventuelle adhésion à l'OTAN sur la base des valeurs démocratiques partagées et des intérêts de sécurité communs? Ces valeurs et ces intérêts sont, après tout, directement opposés à ceux de l'État islamique. Il y a un fort intérêt pour une Tunisie démocratique et sûre de la part de l'Europe qu'elle doit traduire dans les faits. Si c'est le cas, nous pouvons faire en sorte que la question 'Qui a laissé tomber la Tunisie?' soit une question à laquelle nous n'aurons jamais besoin de répondre."

Ce qui ne fait pas de doute, c'est qu'une telle proposition part d'une analyse pertinente de la situation et d'un bon sentiment; cependant le constat n'est pas d'actualité et le sentiment est manichéen. Il faut croire que la distance semble avoir induit en erreur l'éminent penseur, pourtant au fait des réalités politiques du moment, étant fondateur et directeur d'un centre dédié au dialogue des cultures : Center for Dialogues auprès de l'Université de New York.

En effet, ce qu'il propose revient à mettre la charrue devant les boeufs. Il est surtout hors sujet au moment où l'effervescence du monde arabe, en Tunisie en particulier, est entretenue au nom de l'anti-impérialisme, et surtout d'une phobie de l'appétit démesuré des "néocons" (pour néoconservateurs) américains, ces gourous de la finance mondiale voulant faire de la Tunisie, non seulement un marché, mais simplement un souk pour leurs grasses affaires! Ce qui nuit gravement la nature paisible du Tunisien.

Des priorités ignorées

Au vrai, l'article ignore l'essentiel: l'opposition évidente des élites arabes, et en Tunisie aussi aujourd'hui, à tout alignement officiel sur l'Occident au nom d'un refus mythique du peuple. Or, cela serait bel et bien acceptable dans le cadre d'un partenariat donnant-donnant et donc gagnant-gagnant, le bon sens populaire tunisien ne pouvant s'y opposer

C'est par là qu'il faut commencer avec des actions de nature à dépolluer les esprits en y enlevant tout ce que les dogmatiques y sèment : cette hantise de l'impérialisme en un monde plus que jamais mondialisé.

Certes, la Tunisie est fatalement orientée occidentalement; mais il ne faut pas confondre orientation et direction. Ainsi, il ne suffit pas d'être bien orienté, faut-il aussi que la direction prise soit la bonne. Cette direction est celle d'une imbrication réelle et formelle dans le système occidental. Ce qui suppose, concrètement et en premier lieu pour la Tunisie, l'adhésion à terme à l'Union européenne et, dans l'immédiat, la libre circulation dans le cadre d'un espace de démocratie en Méditerranée; ce qui amènerait tout à fait normalement à chercher à protéger de tels acquis majeurs par ce qui deviendrait normal: une adhésion à l'OTAN.

Une telle issue, combien même elle serait nécessaire et fatale aussi, doit ainsi être bien préparée. Elle doit même être nécessairement précédée par une action stratégique de grande valeur à laquelle les dogmatiques religieux seraient appelés à participer, car ils ne pourraient s'y soustraire au risque de perdre le précieux soutien yankee : c'est la reconnaissance d'Israël.

Avant tout cela, déjà, il est des fondations à élever pour garantir l'État de droit en Tunisie, ce qu'on n'ose même pas pour l'instant : la mise à niveau de la législation nationale aux normes démocratiques avec l'abolition des honteuses lois de la dictature et du protectorat, ou celles faussement islamiques, et ce par une politique rationnelle qui soit forcément éthique. Voilà ce qui serait d'abord utile, parlant à la jeunesse brimée du pays et à ses parents !

Instaurer la confiance avec le peuple

Ce qui bloque en Tunisie aujourd'hui est situé au niveau des mentalités, mais bien moins celle du peuple que de ses élites délitées. Il faut rappeler ici que le Coup du peuple de 2010-2011 a été essentiellement une révolution contre le pouvoir, celle d'un peuple qui voulait et veut toujours sa dignité qui ne peut se manifester que par des droits et des libertés.

Aujourd'hui, la confiance dont les autorités ont besoin manque, car les élites cultivent la méfiance du peuple avec les lois scélérates toujours en vigueur. Et c'est à ce niveau que se situe le blocage majeur ! On se suffit de mesurettes, comme la plus récente -- une honte ! -- au nom du conservatisme social quand ce sont les privilèges du pouvoir qui s'y opposent.

Pourtant, lors de la rédaction de la Constitution, les autorités, y compris les plus dogmatiques -- qu'elles soient salafistes classiques ou profanes --, ont été contraintes de reconnaître la validité d'une telle analyse, octroyant au pays une constitution somme toute novatrice.

Aussitôt l'effervescence retombée, toutefois, on a tout fait pour laisser ce texte suprême lettre morte, n'osant ni ne voulant toucher à la législation scélérate brimant le pays, surtout sa jeunesse réduite à chercher un sens à sa vie ailleurs, sur les chemins de traverse ou attentant à sa vie, directement ou indirectement.

Si le pays est en crise, c'est que tout le peuple, sa jeunesse en premier, est en état végétatif, des lois de la honte dont certaines datent du protectorat, phagocytant ses libertés, le maintenant en état de coma prolongé. Un tel état est archiconnu par les élites, anciennes comme nouvelles, désormais alliées, et qui ne veulent pas en éliminer la cause, puisqu'elle alimente leurs immunités et privilèges. Elles permettent aussi la mainmise sur le pays des lobbies étrangers qui n'ont cure de la santé économique, sociale et même psychologique du peuple, de plus en plus schizophrène, leur souci premier étant de transformer le pays en marché où tout doit se vendre et s'acheter. Ce que le Tunisien, éthique dans l'âme, ne saurait jamais accepter !

On ne peut plus tolérer cet état d'absence totale de confiance entre les masses et leurs élites ; c'est la condition sine qua non pour redresser le pays si l'on cherche sincèrement et honnêtement à le faire. Et cela ne dépendra nullement des solutions classiques qui nécessitent du temps pour donner fruit.

Sur le plan interne, la seule solution immédiatement opérationnelle, celle qui est de nature à confirmer la révolution mentale ayant transformé le peuple, est l'abolition -- ou pour le moins le moratoire -- des lois liberticides qui ont trait à des sujets sensibles dont on se garde de parler (inégalité successorale, homophobie, criminalisation du sexe entre adultes consentants et de l'alcool et du cannabis, etc.).

Sur le plan extérieur, et les deux plans sont intimement liés, ce qui serait salutaire relève de ce que je qualifierais de trinité politique : l'effacement de la dette scélérate (ou pour le moins un moratoire immédiat), la libre circulation humaine sous visa biométrique de circulation préalable à une adhésion à l'UE (de laquelle la Tunisie dépend déjà structurellement, mais informellement) et la reconnaissance d'Israël sur la base d'un appel clair et incontournable de retour à la légalité internationale du partage de 1947.

Voilà ce qui serait productif et aurait été utile de le dire par M. Tlili. Sa Proposition d'adhésion à l'OTAN aurait eu alors un sens en venant pour plus tard, une fois qu'on aura satisfait à l'essentiel ainsi énoncé.

Car cela nécessite un travail énorme de préparation des élites agissantes en politique par les élites pensantes, mais pratiquant une pensée libérée de la doxa mortifère de la bien-pensance. Le faisons-nous ? Malheureusement non ! Aussi, rien ne changera et rien de bon ne sera fait puisqu'on ne fait, comme on dit familièrement, que pédaler dans la choucroute. Il est temps de penser utile ; et même arriver à distinguer l'utile que recèle l'apparente et supposée inutilité !

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