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Hommage à Ihsane Jarfi, mort il y a trois ans à cause de son homosexualité

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IHSANE JARFI
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SOCIÉTÉ - Ce 22 avril marque le 3e anniversaire du martyre d'Ihsane jarfi, jeune Marocain de Belgique, résidant à Liège, sauvagement assassiné à la fois par homophobie et islamophobie.

En célébrant ce triste anniversaire, on voudrait signaler l'aspect particulier s'attachant au drame atroce de ce jeune musulman, modèle de vertu pour tous ceux qui l'ont connu.

Aussi est-il appelé à incarner la lutte contre l'homophobie en terre d'islam, et plus particulièrement au Maroc, son pays d'origine.

Symbole de la lutte contre l'homophobie

Ihsane Jarfi, de par son martyre, symbolise le nécessaire combat pour la tolérance dans les pays musulmans, et particulièrement au Maghreb. Un tel combat ne peut qu'aboutir à l'abolition des lois homophobes qui ne sont que le reliquat de l'ordre colonial.

Car accepter l'homosensuel (terme préférable à celui d'homosexuel, création occidentale du 17e siècle), c'est accepter le différent absolu, et donc être mûr pour accéder à la démocratie qui commence par le vivre-ensemble paisible avec nos différences.

En cela, le jeune Jarfi est le prototype idéal de ce combat pour les valeurs et la tolérance qui nous rappelle une autre bataille homérique, menée par Voltaire volant au secours d'une victime innocente de l'intolérance, religieuse cette foi-là, Jean Calas.

Deux victimes de l'intolérance

Jean Calas a donné son nom à ce qu'on a appelé, en France, l'affaire Calas. Cela se déroulait à Toulouse entre 1761-1762, dans une France secouée par la guerre de religion déchirant la chrétienté entre catholiques et protestants.

Injustement jugé, supplicié et mis à mort en 1762, Jean Calas a été rétabli dans ses droits et sa mémoire réhabilitée en 1765 grâce à l'action de Voltaire qui a publié sur l'affaire son célèbre traité sur la tolérance.

Dans sa défense de Calas, le philosophe a dénoncé notamment la procédure judiciaire qui impliquait l'Église. En effet, par la technique dite du monitoire à fin de révélations, le clergé intimait l'ordre aux croyants de témoigner sous peine d'excommunication. Et on témoignait alors selon les souhaits du clergé.

Or, dans l'affaire Calas, il n'y avait pas de preuves contre cet honnête homme qui fut condamné au vu de faux témoignages obtenus par cette voie du fait de ses convictions religieuses différentes de celles de l'Église officielle.

Similitude du cas Calas avec le drame de Jarfi

Il y a bien similitude de l'affaire Calas avec celle d'Ihsane Jarfi. Pour le premier, on sait qu'en France, après la révocation de l'édit de Nantes reconnaissant leurs droits aux protestants, on a interdit à ces derniers d'émigrer, tolérant leur foi à condition qu'ils ne la manifestent pas publiquement, observant une discrétion absolue.

C'est ce que nous voyons avec le phénomène de l'homosensualité (homosexualité), car cette sensualité homoérotique existe dans la société et est tolérée du moment qu'elle reste discrète. On traite donc les homosensuels comme on traitait les protestants, qui pouvaient vivre leur spécificité voulue en eux par Dieu, à condition de se cacher, ne pas se montrer.

On se rappelle d'ailleurs les récents propos du leader islamiste tunisien, approuvé par certains chefs islamistes au Maroc, se disant prêt à dénoncer la criminalisation de l'homosensualité à la condition que l'on vive cette condition dans la discrétion.

Quelle hypocrisie alors que l'islam n'est ni prude en matière sexuelle ni homophobe! On l'a suffisamment démontré.

L'âme de Jarfi réclame justice au Maroc

L'article 489 du Code pénal est un article doublement injuste, car il se prétend islamique, alors qu'il viole l'éthique islamique; et il n'est qu'une survivance de la religion du colonisateur français, la Bible ayant explicitement condamné les rapports entre gens de même sexe, et non le Coran ni la Sunna authentique chez Boukhari et Mouslem.

Rappelons ici que l'homosexualité est restée pénalisée en France jusqu'en 1982, l'article 331, alinéa 2, du Code pénal, l'équivalent du honteux article 489 marocain n'ayant été abrogé que le 27 juillet 1982. Ce texte, hérité de Vichy, punissait "d'un emprisonnement de six mois à trois ans et d'une amende de 60 francs à 20.000 francs toute personne qui aura commis un acte impudique ou contre nature avec un individu mineur du même sexe."

Si en Belgique, la dépénalisation date de 1972, la discrimination légale contre les homosexuel-le-s n'a été abolie qu'en 1981 par la Cour Européenne des Droits de l'Homme; et ce n'est qu'en 1990 que l'Organisation Mondiale de la Santé a enlevé l'homosexualité de la liste des maladies mentales.

Or, en cette matière, l'islam a été une modernité avant la modernité occidentale puisqu'il n'a pas pénalisé ce type particulier de sexe. Il est temps donc d'honorer l'islam en abolissant un texte de loi qui le viole, faisant des innocents musulmans des délinquants tout en empêchant les jeunes de vivre normalement leur sexualité, qui est d'abord une sensualité.

Abolir une loi violant l'islam

L'injuste article 489 a empêché Ihsane Jarfi de rentrer dans son pays une fois majeur, sa famille craignant pour lui les rigueurs de cette loi anti-islamique

Certes, ce martyr de l'homophobie a eu justice en Belgique, son pays d'adoption, qui a condamné à la peine maximale trois de ses quatre agresseurs et à une lourde peine le dernier pour cause de persistance de doutes sur son rôle exact dans la sauvage agression.

Il n'empêche que son esprit continue à souffrir de la double agression homophobe et islamophobe dont il a été victime. Il estime ne pas avoir totale justice tant que son pays d'origine continuera à considérer l'homophobie comme un délit.

Pour Ihsane, c'est mettre en cause sa moralité et sa piété puisqu'il était bon musulman malgré sa spécificité sexuelle qu'il n'a pas choisie ayant été mise en lui par son créateur.

Soutenant avec raison que ses moeurs sexuelles n'avaient rien de contraire à l'islam qu'il honorait mieux que quiconque, il réclame justice au Maroc en lui demandant de conformer sa législation à l'islam qu'il a toujours honoré.

Il est bien connu chez les soufis que les humains, sous peine de vengeance céleste, n'ont pas intérêt à contrarier les souhaits d'une âme juste qui souffre.

L'honneur et la justice, outre la justesse, commandent de rendre à cette âme la paix. Un autre message à ce sujet m'a été d'ailleurs annoncé par Ihsane. Paix à son âme!

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