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Habib Essid, métèque de la politique?

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ESSID
Shannon Stapleton / Reuters
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Habib Essid est un soldat qui ne déserte pas. C'est lui qui le dit; et ses amis le savent bien. Mais ils savent aussi qu'il a, au fond, le coeur tendre, porté à la conciliation, ne voulant mécontenter personne.

S'il paraît aujourd'hui ruer dans les brancards, c'est qu'on a douté de son indépendance d'esprit, voulant en faire le métèque de la politique qu'il veut incarner, une politique éthique.

La solitude, compagne du sommeil

Hélas, Habib Essid n'a réussi ni à aller au bout de sa logique en incarnant parfaitement ses nobles valeurs ni à détromper ses détracteurs en n'étant pas le métèque de la politique.

Si j'use du terme métèque, c'est bien évidemment que c'est le titre de l'album de Georges Mousatki sorti en 1969 comprenant la chanson qu'il a citée : Ma solitude comme le définissant parfaitement.

Avec sa solitude, comme il dit, il n'a jamais été seul; or, dit la chanson, c'est pour avoir si souvent dormi avec elle que l'artiste en a fait presqu'une amie, une douce habitude, et qu'elle ne le quitte pas d'un pas, fidèle comme une ombre.

M. Essid n'a-t-il pas souvent dormi à son poste au point de se retrouver avec sa solitude? A-t-il vraiment fait tout ce qu'il fallait pour sortir le pays de sa crise? Il a cité l'exemple du tourisme; n'y avait-il pas une solution sérieuse, magique même, pour profiter de la sécurisation policière de nos plages?

N'aurait-il pas été judicieux, par exemple, d'oser bousculer notre pudibonderie affectée, faisant du coup la révolution mentale nécessaire dans le pays en créant des secteurs réservés aux naturistes?

Cela n'aurait-il pas été de nature à donner un coup de fouet tout autant au tourisme - et on sait que les Allemands, nos premiers visiteurs, sont adeptes de nudisme- qu'à l'intégrisme rampant se nourrissant du prétexte fallacieux de conservatisme social et de bonnes moeurs pour s'étendre dans le pays. Or, il a été démontré que la nudité est acceptée en islam.

M. Essid nous parle fièrement de la capacité du pays à payer ses dettes; pourquoi justement continuer à payer de telles dettes scélérates? Est-ce son sommeil qui lui a fait oublier qu'elles devaient être transformées toutes en investissements, sinon annulées, et en tout cas faire pour le moins l'objet de moratoire?

Et qu'en est-il de la libre circulation des humains? Pourquoi ne pas en faire le préalable au libre-échange qu'on négocie en transformant ALECA en ALECCA? N'est-ce pas une question éminente de souveraineté du pays et d'éthique?

M. Essid nous parle surtout de respect de la Constitution pour ne pas devoir démissionner. Pourquoi donc n'invoque-t-il pas un tel respect à propos des lois injustes devenues obsolètes depuis l'adoption de la Constitution et qu'on continue à appliquer. Comment tolérer encore cette honteuse homophobie qui nous a valu un suicide réitéré et qui tuera demain des innocents?

Et qu'a-t-il fait pour les jeunes dont on détruit l'avenir pour un malheureux joint ou pour une relation sexuelle hors cadre légal bien que se faisant entre adultes consentants? N'est-ce pas respecter la Constitution que d'abroger toutes les lois liberticides attentatoires à la vie privée? Et pourquoi ne pas instaurer l'égalité successorale entre les sexes? N'est-ce pas le plus éminent marqueur de l'égalité citoyenne?

Logique du métèque politique

Non, M. Essid n'a eu la solitude pour campagne que parce qu'il a trop dormi alors qu'il aurait dû rester insomniaque sur le plan de la réforme législative. Il a été inerte en allant dans le sens d'un conservatisme non seulement social, mais moral, qui satisfaisait le parti religieux et les plus conservateurs des supposés modernistes.

Or, la société est libertaire, nullement conservatrice, surtout en termes de moeurs; ce sont les lois de la honte qui l'obligent à jouer la comédie d'un conservatisme bidon afin de se protéger des rigueurs des lois scélérates.

En fait, Habib Essid, en ne répondant pas aux exigences en termes de droits sur les sujets sensibles que la société attendait de lui, soit la libéralisation des moeurs par l'abolition des lois rétrogrades, n'a fait que donner l'air de rêver aux attentes populaires lui qui n'a pas souvent rêvé.

Pourtant, son avenir politique qui n'a plus la moindre chance de salut, puisqu'il est devenu le métèque de la politique politicienne, aurait dû l'amener à éviter au peuple, surtout sa jeunesse, l'enfer et non le simple purgatoire dans lequel il vit.

En métèque de la politique, M. Essid avait assurément la possibilité de faire comme le métèque de la chanson, permettant aux jeunes de vingt ans de boire leur jeunesse et d'étancher leur soif de la vie en étant prince de sang rêveur ou bien adolescent, reconnaissant le droit de faire de chaque jour de leur vie toute une éternité d'amour qu'ils vivront à en mourir.

Aujourd'hui, on meurt d'un manque flagrant d'amour en Tunisie! Ahmed Ben Amor, vice-président de Shams, juste vingt ans, est entre la vie et la mort. Par deux fois, il a attenté à sa vie, ayant justement manqué de cet amour qui permet de vivre.

Si demain, le jeune Ahmed passe de vie à trépas, n'est-ce pas le chef du gouvernement, bien avant la classe politique, qui en assumera la responsabilité? Ne serait-ce pas la plus grave faute de M. Essid: celle de n'avoir pas été jusqu'au bout le métèque de la politique qu'on a voulu faire de lui?

Jusqu'à quand tolérer le crime homophobe en Tunisie? Jusqu'à ce qu'elle tue les innocents qu'on brime déjà trop? Arrêtons donc de cultiver une solitude qui nous écarte du peuple, ces zawalis, gens de peu, dont M. Essid aurait pu incarner les attentes en répondant à leurs attentes à une vie privée digne, car libre. Il serait alors allé au bout de la logique de la condition de métèque politique, ce franc-tirerur croyant à l'éthique.

Cela commandait et commande toujours et plus que jamais de reconnaître aux Tunisiens la libre circulation, la totale égalité entre les sexes et le droit à une vie privée, notamment sexuelle, sans la moindre entrave. Stop au dogmatisme et à la religiosité rampante ! La Tunisie ne sera jamais wahhabite; car elle est déjà soufie !

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