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Fin des élites et faim de nouvelle épistémè (2/3)

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Nouveau monde en gestation

Les grands principes qui ont été à la base de la modernité, comme le contrat social, la démocratie, la citoyenneté, l'Etat nation ou l'identité individuelle n'entrent plus en résonance avec l'épistémè de l'époque présente. Ce ne sont plus que des incantations, des mots creux qui n'ont de sens que pour ceux qui les prononcent.

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D'où l'intérêt d'approfondir nos connaissances sur les intellectuels et sur leur rôle dans la société en contexte autoritaire, débattre surtout de leur déconnexion d'avec leur peuple et d'avec le paradigme déjà mort ou le nouveau en gestation. Ce qui revient à réfléchir à la question du rapport entre savoir apparent, cette docte ignorance, et pouvoir réel, mais invisible, la puissance sociétale qui est le vrai pouvoir instituant.

La notion de "pouvoir symbolique" aujourd'hui renvoie au pouvoir organique, une organicité nécessairement fondatrice d'un nouveau rapport entre le peuple et son "élite" intellectuelle et entre intellectuels et pouvoir politique.

Notre époque est inédite forcément car, en son sens étymologique, l'époque désigne une parenthèse; aussi, comme elle s'ouvre, elle doit en fermer une autre. Ainsi en doit-il être de l'époque moderne avec l'advenue de l'époque postmoderne!

Le style de l'époque présente est dans l'élaboration, encore laborieuse, d'une manière d'être-ensemble qui est bien différente de la précédente; or, cela se fait plus harmonieusement si les intellectuels aident à préparer cette nouvelle forme de socialité. Le terme style n'est-il pas, étymologiquement, ce par quoi et grâce à quoi une époque s'écrit (stylo) et se pointe (stylet)?

Comme le disait encore Heidegger: "(...) nous avons besoin d'une langue neuve... dénuée d'artifices", car "ce qui est usé jusqu'à la corde ne vaut plus rien et ne fait qu'induire en erreur". Ces mots d'intime émotion, étant extraits de l'une de ces lettres à sa "chère petite âme", sa femme, éditées au Seuil en 2007 (p. 251), restent d'une brûlante actualité pour les intellectuels en ce temps de communions émotionnelles.

Crépuscule des élites dans le monde

On n'arrête pas de parler de crise des élites. Après Benda ayant déjà évoqué la trahison des clercs et Spengler le déclin de l'Occident, c'est temps assurément de la fin des élites au sens classique déjà rappelé. On est en train de revenir à une conception plus réaliste, proche de celle entrevue par Aristote de doxasein.

Si l'élite intellectuelle agit habituellement dans une sphère réflexive propre, marquée par la distanciation critique avec les événements, elle n'a fait que muer en une sorte d'élite politique agissant moins que ne s'agitant dans un débat incessant relevant de l'opinion publiée bien plus que publique, un éphémère publicitaire et de variété; ce qu'est la doxa. On retrouve ainsi le sens grec de doksa qu'est la rumeur, et celui de Husserl désignant l'ensemble des croyances et des idées non objectives.

Aujourd'hui, il importe de retrouver l'autre sens de doxa qu'est la gloire, l'honneur et la renommée qu'on connaissait chez Parménide, ou à tout le moins celui du Doxasein d'Aristote signifiant à la fois apparaître à quelqu'un, passer pour ou avoir une opinion sur quelque chose. Selon Olivier Mongin, Doxasein serait alors une sorte d'opinion droite, ne se confondant ni avec la doxa ni avec l'épistémè; plutôt avec le probable et le vraisemblable, un "vrai-semblable".

Comme l'a montré Ricoeur, parlant de ce qu'il nomme penseurs du soupçon tels Nietzsche, Freud et Marx, on a sérieusement réduit le champ des connaissances, les démasquant, montrant leur caractère d'opinion; car tout un chacun a bel et bien une opinion, l'ignorance (re)devenant docte ainsi que l'affirmait déjà Nicolas de Cusa. C'est ce qui marque l'esprit de temps où nous retrouvons la distinction classique soufis de la science (ilm), nécessairement limitée, et du savoir (ma'arifa) sans limites.

Fin des élites en Tunisie

Comme dans le monde entier où l'on assiste à un regain de spiritualité, en Tunisie dont l'esprit populaire est foncièrement soufi, on est à un tournant décisif de l'histoire de l'humanité, politique en premier.

Notre pays en donne à voir une forme quintessenciée du meilleur comme du pire de ce qui pourrait lui arriver, du fait de l'accélération de l'histoire qui y a cours depuis la bascule généralisée dans le nouveau paradigme.

Celle-ci, advenue à l'orée de l'année 2011, n'a été que le contrecoup de la première manifestation de la fin du monde ancien que fut le drame du World Trade Center le 11 septembre 2001 dont on célèbre l'anniversaire.

Que cette occasion serve de réflexion aux décideurs d'un monde fini, ne tenant que fictivement, d'où ses turpitudes actuelles! Qu'elle aide à comprendre que l'erreur à ne pas plus commettre désormais est, d'une part, de douter de la faim des peuples pour leurs libertés et, d'autre part, de croire que la satisfaire commande de verser dans les solutions de facilité. Surtout celles dont l'anachronisme est avéré ayant pour nom un libéralisme économique forcément outrancier au vu de l'état de délabrement social de la plupart des pays du monde et l'intégrisme religieux à la faveur de la confusion des valeurs généralisée.

Qu'on arrête plus précisément d'encourager en sous-main les intégrismes pour essayer de sauver vainement l'intégrité définitivement perdue du monde antique des privilèges et des immunités de sa minorité nantie!

La fin de l'ancien paradigme, annoncé en Tunisie par celle du régime déchu, ancien chouchou de l'Occident autiste, est une faim réelle de pratiques politiques nouvelles, dont un espace de liberté humaine de mouvement. Or, tant le libéralisme économique qu'une saine spiritualité ne peuvent fonctionner sereinement que dans le cadre d'espaces sans entraves. Ce qui est bon pour les marchandises doit l'être d'abord pour leurs créateurs, des hommes libérés des liens idéologiques et religieux, en mesure alors d'œuvrer pour une relative prospérité économique indispensable pour la sérénité spirituelle.

À voir nos élites, en Tunisie et dans le monde, incapables de faire face à un tel appétit pourtant plus qu'évident, on ne peut qu'annoncer leur fin. Rappelons ici que la fin, étymologiquement, est la limite (du latin finis) laquelle est dérivée de limitis, génitif de limes, voulant dire frontière. La fin de nos élites manifeste donc ce front (du latin frontem, accusatif de frons) qui est cet air effronté et impudent qu'on leur voit de détenir une vérité qui n'est évidente qu'à leurs yeux de myopes.

La fin indique aussi cette ligne militaire de partage que de telles élites délitées tracent avec le peuple, sa jeunesse surtout, s'y plaçant en troupes armées face à ce qu'elles considèrent comme un ennemi, alors qu'elles sont censées être à son service.

Ainsi sont donc nos élites en définitive: une ligne extérieure de positions politiques et idéologiques, faisant face au peuple érigé en ennemi, une ligne avant bien évidemment de zone de combat, ou cette zone même selon la stratégie et la tactique mises en œuvre.

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