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Fête du sacrifice: Religion ou commerce?

Publication: Mis à jour:
SHEEP TUNISIA
FETHI BELAID/AFP/Getty Images
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Il est un lien indissoluble qui existe entre la fête du sacrifice et le pèlerinage. D'ailleurs, le communiqué du mufti de la République fixant la date de l'aïd au lundi 12 septembre est explicite. Il se réfère clairement au fait que la date est ainsi arrêtée car le jour de Arafa, le 9e jour du mois de dhou al hijja - rituel important du pèlerinage - a lieu la veille de l'aïd.

C'est bien la preuve que la fête du sacrifice est liée au pèlerinage. Aussi, en islam correctement interprété et appliqué, il n'y a de sacrifice qu'en tant que rituel du hajj.

Au vrai donc, la fête de l'aïd-el-kébir telle que nous la célébrons n'est pas vraiment religieuse. Elle n'est même devenue qu'une pure fête commerciale et/ou de bombance alimentaire.

Dire la vérité sur l'aïd-el-kébir

Il est bien temps d'éclairer les Tunisiens sur cette vérité ignorée ou tue: que le sacrifier hors de l'enceinte de la Mecque n'est en rien une obligation de l'islam. C'est ce que les autorités doivent rappeler pour éclairer les Tunisiens dont un grand nombre continue à croire à la nécessité religieuse du sacrifice de mouton en dehors du pèlerinage.

C'est surtout, à n'en pas douter, le devoir du parti islamiste qui se targue d'agir à moderniser le pays; aussi se doit-il d'oser tenir une parole de vérité à ce sujet en démystifiant la fête du sacrifice qui transforme notre religion en foi rétrograde, loin de ce qui la caractérise de spiritualité.

En effet, le Tunisien est attaché à ses traditions et il a bien besoin d'avis autorisé lui indiquant que le sacrifice n'est ni obligatoire en islam ni même conforme à ses préceptes correctement lus, afin de rompre avec la tradition nullement imposée par l'islam de sacrifier un mouton en dehors du rituel du pèlerinage.

Ce serait, pour certains, un choc psychologique assurément, mais cela serait salutaire au vu de l'ignorance dans laquelle sont les musulmans de leur foi, au point de la violer sans s'en rendre compte.

S'agissant de la tradition du sacrifice, ce sera sans nul doute une manière patriotique de servir l'économie nationale par un meilleur comportement citoyen et une pratique consumériste plus raisonnable. Surtout que la crise sévit dans le pays et que le pouvoir d'achat des Tunisiens continue à s'effondrer.

D'ailleurs, on commence à voir de plus en plus d'initiatives citoyennes appelant à ce qu'on ne fasse plus de dépenses inutiles durant l'aïd-el-kébir. Il importe donc que la consigne soit donnée par les plus en vue de nos religieux afin d'aider à ce que de telles initiatives salutaires réussissent.

Ainsi, si la fête de l'aïd comme pure tradition populaire doit se perpétuer tel qu'on la connaît, elle le sera en parfaite connaissance par les Tunisiens de leur religion. Entendra-t-on donc nos autorités et religieux oser rappeler la vérité sur l'aïd-el-kébir par attachement à l'islam vrai et à la patrie?

Pas de sacrifice en dehors du pèlerinage

L'avis le plus autorisé des jurisconsultes musulmans est qu'on ne peut distinguer la fête du sacrifice du pèlerinage, le sacrifice en dehors du pèlerinage n'ayant aucun sens. Aussi, en bonne logique islamique, d'un point de vue du pur dogme, il n'y a aucune obligation à sacrifier en dehors du pèlerinage.

Certes, on nous dit qu'il s'agit d'une tradition du prophète; or, il n'a honoré cette pratique de la fête du sacrifice - qu'on appelle d'ailleurs Grand pèlerinage - qu'en tant que partie intégrante du pèlerinage, et que donc c'est à La Mecque et dans le cadre du pèlerinage qu'il importe de sacrifier.

Par ailleurs, la pratique constante du prophète a été d'honorer l'exemple d'Abraham; et on va voir que le geste d'Abraham concernait Isaac et non Ismaël selon les plus fiables des opinions.

Enfin, si le "fiqh" (jurisprudence islamique) a évolué dans le sens du sacrifice exigible de tout musulman ayant des moyens, cela fut du fait de l'effort d'exégèse des jurisconsultes des textes religieux. Or, s'il a été valable pour leur temps, leur effort d'interprétation ne l'est plus nécessairement pour le nôtre.

Rien n'interdit donc de rénover l'effort de nos jurisconsultes. La lettre même de la Loi religieuse et ses visées commandent de faire un nouvel effort d'interprétation, l'usage de la raison étant une obligation constante en islam.

Doute sur l'identité du sacrifié: Ismaël ou Isaac?

En islam pur, non seulement il n'est nulle fête du sacrifice hors du pèlerinage, mais même l'identité du sacrifié n'est pas celle que l'on croit. Car si l'islam, reconnaissant les prophètes venus avant le nôtre - étant le sceau des révélations divines - célèbre le sacrifice d'Abraham, ce dernier ne fut pas pour tous les musulmans celui de son fils Ismaël, mais plutôt Isaac ou Israël.

Nombre de jurisconsultes et non des moindres (tels Tabari, Qortobi, Zamakhchari ou Razi) ainsi que d'illustres Compagnons du prophète (tels le calife Omar, le cousin du prophète Ali Ibn Abi Talib, son oncle Al Abbes et son fils Abdallah, ou l'illustre Abdallah Ibn Messaoud) le pensent et ont toujours affirmé que le sacrifié n'était pas Ismaël, mais Israël.

Il faut dire que le Coran ne donne pas son identité, contrairement à la Bible. Or, le Coran accepte ce qu'il y a dans la Bible ne contredisant pas ses vérités. Enfin, on sait que si Ismaël était bien le fils ainé d'Abraham, il n'était que fils de servante; or, la tradition sémite défavorisait les enfants nés d'esclaves ou anciennes esclaves.

Vision oculaire contre mégaphones pour la prière

Disons un mot sur la caricaturale vision oculaire qui, comme on l'a vu et bien que le jour de la fête ait été fixé par rapport au pèlerinage, n'a pas moins été invoquée.

Car l'attachement à un tel archaïsme, alors que les moyens scientifiques permettent de s'en passer, constitue plus que jamais une atteinte majeure à l'esprit rationaliste de l'islam. Or, notre foi insiste assez sur la nécessité d'user de la raison et des méthodes scientifiques pour continuer d'honorer ce folklore. Il est bien clair, au reste, que s'il y a eu, du temps du prophète, les moyens dont nous disposons, il en aurait assurément fait usage et appelé à le faire.

Il est donc bien temps d'arrêter de défigurer l'islam au fallacieux prétexte de l'authenticité!

Sinon, il est impératif qu'on soit logique et qu'on applique cette façon de voir les choses à tous les domaines de la pratique religieuse. À commencer par les mégaphones pour l'appel à la prière qu'il nous faudra alors bannir!

Que nos traditionalistes avisent donc à ce sujet: c'est soit l'adoption soit le rejet de tous les moyens modernes! On ne peut plus les refuser pour la vision oculaire et les retenir pour l'appel à la prière. Il faut savoir être logique!

Il est temps de sortir l'islam de la caricature qu'on en donne aujourd'hui; et c'est une obligation s'imposant à tout musulman sincère, surtout qu'une révolution est déjà en cours dans les mentalités populaires, désormais ouvertes à toutes les innovations. Aussi, le rôle des élites et d'en favoriser l'occurrence de façon qu'elle advienne plus vite et dans les meilleures conditions.

Revenir à l'islam authentique

L'islam en Tunisie, et plus généralement au Maghreb, n'est pas l'islam prévalant en Orient. Ni hier ni surtout aujourd'hui. Fortement marqué par un esprit rationaliste et spiritualiste, il a toujours aspiré à une originalité certaine, populaire et informelle, car on a souvent essayé de gommer officiellement une telle spécificité. Jusqu'à y employer des groupuscules violents!

Il faut donc aux musulmans sincères revenir à l'islam authentique. Dans cet esprit, s'agissant de la fête du sacrifice, ce sera par une fête véritablement musulmane avec le sacrifice non du mouton, mais des mauvaises habitudes de ripaille, de consommation et de commerce. Tout ce qui vicie actuellement la veine religieuse de l'aïd.

Regardons nos rues et nos supermarchés devenus des foires païennes, ne se souciant que de la matérialité au nom de notre religion qui est d'abord spiritualité! Faisons donc de la fête du sacrifice la célébration des valeurs de solidarité et de piété et non des orgies alimentaires.

Que le sacrifice du mouton reste comme prescrit pas l'islam, consigné à l'enceinte de la Mecque; et que la célébration ailleurs du pèlerinage soit dans la piété et surtout la vertu qui est d'abord de donner l'exemple par des qualités éminentes!

Notons, pour terminer, que pour justifier leur attachement au rite du sacrifice en dehors de la Mecque, certains adultes évoquent la nécessité de faire la joie des enfants; ce qui n'est qu'un fallacieux prétexte bien évidemment, les enfants d'aujourd'hui ayant d'autres moyens de s'amuser que de voir égorger un mouton. Ce qui peut en traumatiser et/ou conditionner d'aucuns.

Aussi, ceux qui prétendant faire plaisir à leurs enfants ne le font au vrai qu'à l'enfant demeuré en eux. Et qu'ils se le disent: assurer en ce moment le bonheur de l'enfant en Tunisie, c'est lui permettre de réussir sa rentrée scolaire et ses études!

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