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En prévision du ramadan: Jalons pour faire de l'islamisme politicard une foi authentique en Tunisie

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On ne parle que d'islam politique et c'est légitime, la religion islamique y prétendant de par sa dualité intrinsèque en tant que foi et politique. C'est l'unidiversité, l'unité qui n'est pas unicité, cette unité multiple des anciens à laquelle rend compte la pensée complexe d'Edgar Morin ou la pensée passionnée de Michel Maffesoli. On attend d'ailleurs de voir invité en Tunisie ce meilleur théoricien de la postmodernité ayant décrypté à merveille l'exception Tunisie.

Comment par conséquent parler en toute légitimité de cet islam politique en un pays qui, de par son Coup du peuple, a prouvé être une manifestation basique de la postmodernité, cette Carthage renaissant de ses cendres?

Voici quelques jalons utiles soumis à la perspicacité de nos islamistes et des rares modernistes qui savent que le cours de l'histoire est non religieux mais spiritualiste; or, l'islam tunisien l'est, particulièrement dans sa déclinaison populaire aussitôt qu'on aura su dépasser l'écume des faits pour aller au creux des apparences.

Oser faire la poléthique!

D'abord, en notre époque postmoderne, la politique ne doit plus se faire à l'antique; on ne peut plus chercher à y réussir en usant de langue de bois et en simulant être lion et renard à la fois; car ainsi on ne singe que le chat qui se prend vainement pour lion.

Cela pouvait encore faire illusion dans l'époque révolue de la modernité qui est un paradigme saturé, le monde de papa étant fini, sans parler de celui de papy! On est au seuil d'un monde inédit, quoiqu'encore en gestation, et c'est celui du frère et de la soeur, la fratrie qui remplace le père transcendant et pontifiant, qu'il soit chef de famille ou Dieu le père.

Mais qu'on ne s'y trompe pas ! Les manifestations de religiosité qui secouent le monde ne sont que pur artefact, encouragé et cultivé par des apprentis sorciers du matérialisme, pour contrer ce qu'elles traduisent en besoin irrépressible de spiritualité. Celle-ci verse dans l'excès sous la pression des intérêts divergents, mais complices, qui tiennent encore au monde fini pour préserver leurs privilèges qu'emporte le monde à venir axé que jamais sur la solidarité et l'humanité; c'est ce que je nomme mondianité.

Outre une telle faim de solidarité, la fin du monde ancien manifeste aussi l'absolu besoin d'éthique. Aussi, la politique se doit de retrouver ses lettres de noblesse en muant en poléthique. C'est l'impératif catégorique de la postmodernité transfigurant la pratique politique.

Du fair-play au fair-pray

Et la Tunisie est bien outillée pour un tel saut dans la postmodernité, du fait qu'elle dispose d'un peuple attaché à ses traditions et à valeurs marquées par une solidarité organique entre ses membres et un attachement quasi névrotique à son identité islamique qui est d'abord une culture spirituelle bien plus qu'un culte religieux.

Qu'on se demande donc quelle est la proportion de pratiquants en Tunisie! Combien de Tunisiens fréquentent les mosquées? Et combien de jeunes vivent librement leur foi, s'y attachant en trait culturel, mais s'en détachant très vite en tant que simple religiosité à l'exception d'une minorité embrigadée d'autant plus facilement qu'on la confine dans une réserve, la condamnant au désespoir?

C'est l'islam tunisien qui veut cela, étant une foi ternaire où le courant orthodoxe malékite est atténué dans sa rigueur - déjà moindre par rapport à d'autres lectures de l'islam - par la forte présence de ce succédané du courant rationaliste qu'est le Asharisme et surtout marqué par le courant soufi de Junayd.

Le soufisme, seul islam authentique, est diffus dans les moindres manifestations populaires de la religion tunisienne (comme maghrébine d'une façon générale); ce qui donne à la foi tunisienne sa spécificité et toute sa saveur, en faisant un islam vrai, loin du mensonge rigoriste et de la tragicomédie intégriste. En effet, seul le soufisme est salafi au sens de retour à la juste version de notre foi.

Surtout qu'il en rend une lecture élégante et raffinée, en congruence avec les impératifs de notre temps, un islam postmoderne ou i-slam, selon ma terminologie. C'est cet islam réhabilité, transformant la croyance dogmatique en foi scientifique que combattent les faux salafistes ne croyant qu'à un islam mensonger, un anti-islam, puisant dans la tradition judéo-chrétienne.

Avec l'islam populaire tunisien, spiritualiste, oecuménique et humaniste - et donc authentique -, on est en présence d'une sorte de fair-play religieux; c'est ce que je nomme fair-pray et qu'il importe et urge de traduire dans les faits.

Recette pour réussir l'i-slam

Il ne s'agit donc plus de puiser dans l'islam oriental frelaté, ne reproduisant plus ni la lettre du Coran et de la Sunna authentique ni les visées de la Loi religieuse par excès de singerie d'un culte n'ayant rien à voir avec notre foi.

Celle-ci a déjà été moderne avant la modernité occidentale et ne peut donc être que postmoderne. C'est ce que je qualifie de rétromodernité de l'islam, se devant d'être orthographié i-slam pour marquer la rupture de la nouvelle tradition islamique authentique avec la tradition musulmane obsolète qui a produit Daech et compagnie.

Comment y arriver concrètement en une Tunisie ayant su se mettre dans la bonne direction de l'histoire par des choix judicieux des plus sages en son sein, réalisant un nécessaire et fatal enracinement dynamique. Et ce fut d'abord, ne l'oublions pas, par son peuple bien plus mature qu'on ne veut le dire, qui osé porter le parti islamiste au pouvoir et l'y maintenir sans s'inféoder à sa lecture caricaturale de la religion. Ce fut ensuite par ses élites, hier ennemies, qui surent faire la paix des braves pour gouverner ensemble, quitte à transformer ce qui pouvait être un compromis historique en un compromis anhistorique par une inertie coupable.

C'est avec une telle inertie de nature à faire capoter l'édifice ambitieux que le gouvernement actuel et les milieux qui comptent doivent rompre incontinent. Voici une recette que je propose en mon nom personnel, qui est de nature à amorcer la pompe du renouveau de l'islam et de la politique en Tunisie en vue de confirmer et de concrétiser ce qui ne saurait plus faire doute: l'exception Tunisie.

Ce qui suit n'est qu'un aperçu de ce que je développe dans mes recherches et écrits, adapté à la situation d'aujourd'hui et à son actualité à la veille du ramadan de cette année. Il s'agit d'un choix de thèmes sensibles, de ceux qui parlent à l'inconscient, innervant l'imaginaire et agissant utilement contre le terrorisme mental que cultivent certaines têtes se croyant bien faites.

Un ramadan de libertés:
D'abord, décréter que le mois du jeûne de 2016 marquera le triomphe du vrai ramadan selon la foi islamique où il n'est nulle obligation absolue de jeûner, sinon une exigence morale n'engageant que le fidèle et son créateur dont le rapport est direct, sans intermédiaire aucun.

Il faut donc abolir tous les textes, illégaux au reste, qui restreignent toutes les libertés: du commerce d'abord, en autorisant l'ouverture des cafés et restaurants dans la journée, mais aussi de la consommation d'alcool, l'islam ne prohibant nullement ni de toucher ni de boire l'alcool, prohibant tout juste l'ivresse, particulièrement pour la prière.

Doit-on rappeler ici que c'était le cas du temps de Bourguiba qui a bien mieux servi l'islam que quiconque s'en réclamant, ayant compris le vrai sens du jihad ne pouvant qu'être suprême et non mineur, tel celui des prétendus jihadistes qui se réclament d'une guerre sainte qui n'existe point en islam. D'où d'ailleurs son titre bien mérité de Combattant Suprême devant se dire désormais Jihadiste Suprême.

Par ailleurs, en un temps de marasme économique et touristique, l'ouverture des commerces de jour ne relève-t-elle pas de la bonne gouvernance et du patriotisme du fait de ses indéniables effets bénéfiques sur l'économie ?

Et le vrai jeûne, n'est-ce pas de résister aux tentations? Quel intérêt donc de jeûner en l'absence de tentations? Quel jeûne est-ce? Certainement pas islamique authentique!

Abolition de l'homophobie judéo-chrétienne :

Ensuite, abolir sans plus tarder les lois qui se prétendent inspirées de l'islam quand elles ne sont que le produit de la cogitation de jurisconsultes dont l'imaginaire était marqué par la tradition judéo-chrétienne. Ainsi en est-il de l'article 230 inventant une homophobie que ne connaît pas l'islam, car dérivée de la pastorale chrétienne en vigueur chez le colonisateur français jusqu'en 1982. En effet, et on l'a amplement démontré, le Coran ainsi que la Sunna chez Boukhari et Mouslem ne condamnent point ce sexe, certes minoritaire chez les humains, mais parfaitement majoritaire dans la nature.

Dépénaliser le cannabis moins nocif que la cigarette :
Enfin, sur ce plan interne, il importe de reproduire dans notre religion la marque majeure de l'islam qui est la justice et l'équité. Aussi faut-il cesser de brimer les jeunes innocents qui se laissent aller à une pratique de leur âge et de leur temps qui est de fumer un joint de cannabis, sans conséquence sur leur santé, et se retrouvent en prison, la destinée brisée, encouragés ainsi à aller chercher un sens à leur vie chez les terroristes.

En effet, on ne peut plus prétendre être éthique en traitant plus durement le cannabis que la cigarette, celle-ci étant bien plus nocive que le chanvre indien victime d'une injustice malgré ses bienfaits avérés.

Voilà quelques actions urgentes à prendre et qui seront assurément salutaires non seulement pour la réussite de la Tunisie, mais aussi de l'islam politique. Car elles agissent à la restauration de la confiance qui fait défaut entre le peuple toujours brimé par l'arsenal répressif de la dictature et des élites déconnectées des réalités, notamment celles prétendant gouverner le pays en usant d'une version inauthentique de l'islam. Or, cette lecture ne fait plus illusion, ne contribuant qu'à faire passer ceux qui en relèvent au mieux de la bouffonnerie, sinon de la jonglerie et du crime.

Et qu'on n'oublie pas qu'on est en postmodernité, l'âge des foules, et que ces dernières ne se laissent plus faire. On en rendra compte dans une prochaine chronique, prolongeant celle-ci en démontrant la fatalité du changement en Tunisie et ses implications sur le plan extérieur, car c'est tout simplement le sens de l'histoire.

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